Retour vers le concret

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Créer c’est suivre son intuition et, de temps en temps, aller voir ailleurs pour mieux revenir à ce que l’on cherche à faire. J’avais déjà mis sur l’établi du sens cette vidéo amateur d’un homme en train de danser dans sa cuisine. Je renouvelle l’expérience avec ce clip, déjà un peu vieux, beaucoup plus professionnel mais qui, quand je le regarde, me fais penser aux mêmes choses. J’y vois ma vie (mes paysages, ma culture, ma langue, mes souvenirs, des détails du quotidien quand c’est l’été, qu’il fait très chaud et que l’on se déplace lentement.) Les paroles ne disent rien d’autre que l’histoire d’une femme qui se regarde dans un miroir et qui se trouve encore belle. Dans ce clip de « La mal coiffée » (groupe de polyphonie occitane), j’apprécie cette façon de faire de la poésie avec du très concret, du rien, vraiment rien, une chaise longue, des tomates, une cour de ferme, une cave coopérative, un verre de vin ou de café. Ce qui fait la vie des gens sur cette terre, à cet endroit là. Cela n’a l’air de rien mais l’interprétation est partout et c’est elle qui permet de donner du sens au concret de nos vies.

Le roi déçu ou l’exercice compliqué de la gouvernance

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Enfin des copeaux frais sur l’établi du sens!
Il y a plusieurs mois, l’équipe de la CORREF (conférence des religieux et des religieuses de France) m’a demandé d’assurer 3×20 mn de méditation pour leur assemblée générale. J’avais carte blanche (ce qui est toujours le plus compliqué), je pouvais méditer les textes bibliques de mon choix. La seule contrainte, hormis le temps, était que la méditation fasse écho aux thèmes des différents jours soit « prendre soin », « promouvoir », « choisir ». Après beaucoup de réflexions, il m’a semblé plus intéressant mais aussi plus périlleux de ne prendre qu’un texte mais de l’étudier sous trois angles différents. J’ai choisi une parabole, celle de ce roi qui invite des invités au mariage de son fils et qui gâche la fête. Le travail s’est étalé sur des mois parce qu’un texte, c’est de la musique et du sens et qu’il faut y revenir à de nombreuses reprises pour que l’ensemble s’ajuste. Le résultat est ci-dessous, ma bibliothèque en prime!



Création d’une école d’interprétation biblique

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Cela faisait plusieurs années que j’y pensais, que j’en rêvais. L’ISTR (Institut de Sciences et Théologie des religions) de Marseille l’a fait. Pour l’année 2020-2021, nous proposons:

Deux ateliers:
Mercredi 7 octobre : Travailler l’intertextualité.
Mercredi 2 décembre : Du sens littéral au sens approfondi.

Un cours:
Mercredi 21 avril: « Une lecture zen de la Bible », dans lequel nous étudierons l’enseignement du maître zen vietnamien Thich Nhat Hanh.

le lundi 15 février une Masterclass avec Adrien Candiard qui viendra nous faire travailler et nous parler de sa propre pratique interprétative.

tous les renseignements sont sur le site de l’ISTR…

Programme ISTR 2020-2021

…ou pour une explication plus animée de ce projet…

En résumé: si vous souhaitez apprendre à travailler le texte, connaître les outils d’analyse, être confronté à d’autres lectures et oser une interprétation personnelle, venez étudier avec nous!

Cher Noé, cher Jonas (51)

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Cher Noé, cher Jonas,

Nous y sommes. J-1. Cher Noé, cher Jonas, cette lettre sera donc ma dernière. Vous écrire a été un vrai soutien en même temps que le défi quotidien de la fin de journée. Mettre des mots sur son état intérieur n’est pas quelque chose de simple. Le renouveler chaque jour sans rien tenir que son vécu personnel a été un exercice d’équilibriste. Le geste est souvent d’autant plus difficile qu’il est nécessaire. Les lettres écrites en fin de soirée ramassaient ce qui restaient sur le tamis d’une journée chargée souvent en émotions fortes. Aucune journée n’a ressemblé à une autre comme je pense, aucun confinement n’a été similaire à un autre. Certains devaient sortir sur le pont régulièrement pour assurer la survie du groupe, d’autres étaient dans une Arche trop exiguë pour contenir tout le monde. Chacun, pourtant, a vécu de l’intérieur et pour lui-même cette tranche de vie collective. Nos destins se seront croisés là, en étant ensemble, les contemporains d’un moment historique. Demain, cette histoire continue et nous sortons pour continuer à l’écrire, pour qu’elle ressemble au plus près aux espoirs que nous portons.
Dans tout ce chaos et cette nouveauté qui nous tombaient dessus, votre expérience à tous les deux a été précieuse. Sans vous froisser, je dois vous avouer que je n’ai jamais cru ni à vos existences, ni à vos expériences. Pourtant, les deux sont pour moi tout à fait réelles. Elles sont vraies sans être historiques et la preuve est qu’elles nous ont aidé à penser notre quotidien pendant plusieurs semaines. Je n’ai donc aucune peine à vous remercier tous les deux chaleureusement, comme je remercie, sans les connaître, les auteurs audacieux de ces textes bibliques qui demeurent modernes, d’âge en âge. Penser la nouveauté de l’événement demande des bagages et des références qui viennent du passé. A nous de savoir les lire pour qu’ils éclairent ce qui fait notre présent.
Demain, nous sortirons de l’Arche, un peu engourdis et suspicieux. Il faudra un jour que cette peur s’arrête tant elle risque de nous gâcher le plaisir de nous revoir et de reprendre pieds dans nos vies. Demain nous appartient. Malgré les requins, les masques et les gestes barrières ou protecteurs, il s’agira de vivre. Le vent souffle suffisamment fort pour faire quelque chose d’intéressant de ce qui nous attend. Pour Noé, il s’agissait de stopper la violence et pour toi, Jonas, d’empêcher l’humanité d’aller droit dans le mur. Avec quelle grande idée sortirons nous de l’Arche ? De quoi ou de qui déciderons-nous de prendre soin? Il appartient à chacun d’entendre et de répondre à l’appel.
Merci à chacun d’avoir été présent, n’oubliez pas d’être un arbre,
bonne route,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (50)

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Cher Noé, cher Jonas,

J’espère que vous allez bien. Nous sommes à J-2 ! J- 2 ! Tout va très vite depuis ces derniers jours. D’une certaine manière, nous sommes déjà déconfinés en train de faire des plans sur la comète, d’organiser des rencontres, de rouvrir notre agenda, de nettoyer les sacs, de mettre bon ordre à nos papiers. Quelque chose a changé qui rend l’atmosphère beaucoup plus légère. Pourtant, rien n’a changé depuis une semaine. Tout est dans notre tête. Nous étions dans une certaine profondeur, concentrés pour ne pas se laisser aller, pour tenir la distance. Depuis des semaines, nous avons été soucieux de faire un travail sur nous-mêmes, pour éviter de craquer, grossir, pleurer, crier, boire, fumer ou être totalement décalés,… tel un ascète évitant de se faire ni trop d’illusion ni trop d’espoir. Il y avait de la discipline et de la maîtrise dans nos vies. Une forme de sobriété un peu obligatoire. Tout cela nous a permis de descendre au fond des choses et de tenir. L’interrogation sur les émotions, le sens de la vie et de l’action étaient des passages presque obligés pour arriver à faire sens de tout cela. Être lesté de la sorte a permis de réfléchir à l’existence à un niveau que l’on ne réussit pas à atteindre dans la vie de tous les jours. Nous avons été comme ces plongeurs qui mettent du poids à leur ceinture pour pouvoir rester sous l’eau travailler. D’une certaine manière, Jonas, c’est à cela qu’a servi ce gros poisson. A descendre, à ne pas rester à la surface des choses. A aller tout en bas pour comprendre des choses qu’on ne comprend pas tout en haut ! Et voilà ! Il a suffi de deux ou trois jours pour que nous remontions tous à la surface. De façon imperceptible, nous avons quitté le niveau de présence dans lequel nous étions et avons repris contact avec la vie à un niveau beaucoup plus léger, superficiel, rapide, vaporeux, moins dense. Comme tout cela est allé vite ! Hier nous discutions encore posément de la vie et de l’être et tout d’un coup, le zapping et l’apparence sont là à, de nouveau, régir nos vies. Les discussions d’hier nous agacent, nous font perdre notre temps…La rapidité avec laquelle la remontée vient de s’opérer est incroyable. Si tout cela n’avait pas été collectif, peut-être faudrait-il se pincer pour croire, déjà, à ce que nous venons de vivre.
Il restera que nous avons fait l’expérience d’un autre niveau de conscience et d’action. Il restera un chemin vers les grands fonds, difficile, exigeant, mais vivifiant. Il restera, pour beaucoup, la découverte d’un espace intérieur.
Je vous embrasse.
Marie-Laure

pour le moment, auteur inconnu…je cherche…

Cher Noé, cher Jonas (49)

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Cher Noé, cher Jonas,

Bonjour à vous deux. J – 3. Nous y sommes presque. Etrange sentiment de fin de colonie. C’est le moment des bilans. J’ai entendu dire que certains avaient peur d’être passés à côté de leur confinement et de n’avoir pas réussi à opérer une révolution intérieure comme lire tout Proust, faire de l’anglais chaque jour, arrêter de fumer ou se mettre au yoga. L’être humain adore se poser des problèmes pour se culpabiliser. Je crois que le concept de « passer à côté de son confinement » n’a pas de sens. Si on a accepté d’être confiné et qu’on l’a été alors on a tout simplement réussi ce qu’il y avait à faire. On peut donc sortir heureux de commencer la phase suivante de son existence en se disant qu’on a survécu à la précédente. Se mesurer en permanence à un moi imaginaire meilleur et idéal ne sert qu’à nous enfoncer et à nous rendre triste.
A ce sujet, j’ai déjà fait dans une lettre précédente la liste de ce que j’aimerais (non de ce j’aurais aimé faire dans ce confinement) si je n’avais pas fait d’autres choses plus intéressantes! Le garage n’est toujours pas rangé (demain peut-être?) mais j’ai mis aujourd’hui un point d’honneur à m’attaquer au rangement de ma bibliothèque. A force de prendre des livres et de les reposer n’importe où je ne retrouve plus rien. Quand nous étions petits, il y avait ce jeu où on demandait à l’autre ce qu’il prendrait comme livre s’il partait sur une île déserte. D’une certaine manière, ce jeu est devenu réalité avec le confinement. Qu’avons-nous pu lire pendant cette période ? Avons-nous lu vraiment ? Lire dans une Arche et peut-être sur une île ne sont pas des endroits idéaux. Durant cette période, j’ai plusieurs fois pensé aux lectures que l’on fait (ou plutôt que l’on ne fait pas) dans les salles d’attente avant un RDV important. Pour ma part, je n’ai jamais pu lire dans une telle occasion. Je fais semblant, le stress est trop fort. Je me rassure en prenant un livre et je rentre sans l’avoir lu. L’Arche a été un lieu curieux où tout ne pouvait pas être lu. On lit peut-être comme on vit… En tout cas, on lit avec ce que l’on est au présent et tous les livres n’ont pas la force de vous donner un peu de répit dans des moments compliqués. Voilà ! Le rangement de la bibliothèque n’est pas fini, il pose des problèmes insolubles, des auteurs dont je sens bien qu’ils adoreraient être avec d’autres mais sans être dans le même domaine, d’autres qui ne se supporteraient pas mais qui jouent dans la même discipline. Non, un classement alphabétique est hors de question ! Il me reste deux jours pour résoudre ces difficultés.
Shabbat shalom, à demain,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (48)

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Cher Noé, cher Jonas,

Nous avons lâché une colombe qui n’est toujours pas rentrée. Si lundi, elle n’est pas revenue, nous déconfinerons. Prudemment. Je commence à envisager la sortie. L’occasion, déjà, de regarder un peu de haut toute cette affaire. Les Grecs anciens avaient un concept intéressant. Ils parlaient d’Arkhê kakon. Arkhê, c’est le début, l’origine, le point de départ. C’est le mot qui a donné archétype ou archaïsme. Kakon, c’est le mal, les maux, en français cela a donné la cacophonie, le désordre…Arkhê kakon, c’est le début des maux ou l’origine du désordre. Alors que nous allons tous ressortir pour continuer notre vie dehors mais masqués et les mains propres, je me pose aujourd’hui la question de l’origine de tout cela et l’exercice n’est pas simple. Quel est au fond l’origine du chaos sur lequel nous avons navigué pendant plusieurs semaines. Est-ce la faute d’une chauve-souris ou d’un pangolin ? Est-ce les personnes qui les ont mangés en pensant se soigner ? Est-ce une fuite dans un laboratoire ? Ces trois questions visent l’origine factuelle, physique à l’apparition du virus et qui a pu donner lieu à tout un tas d’hypothèses. Mais l’arkhê kakon est une investigation plus large et plus fine. L’origine de nos maux ne serait-ce pas plutôt le mensonge de l’État chinois, sa volonté de ne pas perdre d’argent avec une économie réduite, son retard dans l’information, son copinage avec l’OMS ? Dans ce cas, le commencement des problèmes est d’ordre économique et du côté de la politique internationale. Et si l’origine du chaos avait été notre incapacité à faire face techniquement, l’absence de masques, de respirateurs, de gel, de gants, de thermomètres, d’infirmières…Si, c’est cela, le problème est celui de notre politique nationale, nos choix sociétaux, nos votes. Mais le point de départ est notre culture, notre propension à nous faire des bises, à nous toucher, à aller au café et au cinéma alors cela devient un problème culturel. Peut-être que la source du chaos est notre manque d’hygiène, notre peu d’entrain à nous laver les mains et notre incapacité à nettoyer. Oui, c’est une source possible…Ou alors, il n’y a pas de maux, pas de chaos, pas de problème. Le seul générateur de désordre est notre esprit, notre difficulté à nous adapter aux cas de figures différents que la vie nous propose, notre incapacité à accepter ce qui nous déplaît. Arkhê kakon. Ce qui nous arrive est une chose, dépendante d’une origine qui nous échappe. Et pourtant à chaque étape, à chaque moment, à chaque acteur tout se rejoue, tout peut aller dans un sens ou dans un autre, tout peut changer la donne. C’était vrai avant l’Arche, c’était vrai dedans, cela sera encore vrai dehors.
Je vous embrasse
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (47)

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Cher Noé, cher Jonas,

J’espère que vous allez bien ! Le vent souffle et il est plutôt chaud. Nous n’avons pas été confis de peur, ce n’est pas le moment de déconfire. Déconfinement. Le mot revient à chaque phrase. Pour le mot, la chose est simple. Les problèmes arrivent avec l’action. Faut-il parler du fait « d’être déconfinés » ou de « se déconfiner » ? Si on nous déconfine, l’action est passive. Il y avait une loi, des limites et des horaires. L’État décide que tout cela n’a plus cours et nous voilà libérés (ou presque). Nous subirons donc les décisions d’en haut, sans y participer pleinement, sans les vouloir ou du moins sans les choisir. Dans ce cas, nous sommes en état de minorité, avec une autorité qui donne ses ordres alors même que le surplomb qu’elle a de la situation ne saute pas aux yeux. L’autre possibilité, c’est que, lundi, nous nous déconfinions. L’idée me plaît beaucoup. Il s’agira de poser un acte, de rentrer pleinement dans un autre statut comme nous avons choisi d’accepter la règle précédente. C’est là la première des libertés, l’autonomie, à savoir la capacité qu’a chaque personne de se donner à soi-même sa propre règle, les limites dans lesquelles elle accepte de vivre. Notre autonomie peut nous faire accepter les règles du confinement et accepter d’en changer. Dans ce sens, nous n’obéissons pas aux règles du confinement, nous y consentons. Et je crois que c’est quand même un peu ce que l’on a fait puisque parfois on ne les a pas acceptées tout à fait… J’ai donc en tête que lundi matin nous allons nous déconfiner nous-mêmes, comme des adultes que nous sommes pour continuer notre vie normale différemment. Vous jugerez peut-être que tout cela est une affaire de mots. Pourtant se déconfiner, se confiner et non pas être confinés c’est garder un droit sur sa vie et sur ses actions tout en pouvant rendre des comptes au besoin. Etre responsable de sa vie, ce n’est pas la laisser entre les mains de l’État ou d’une autre puissance, mais c’est pouvoir en rendre compte. Cela suppose d’avoir le choix, de l’investir et de discuter en conscience des limites. Cher Noé, cher Jonas, je pense qu’en accord avec ce qui m’est demandé, lundi je me déconfine.
Je vous embrasse,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (46)

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Cher Noé, cher Jonas,

J’espère que vous allez bien. Ici les préparatifs continuent…Avec la fatigue et le stress de la sortie, les caractères se révèlent tous les jours un peu plus. Les préparatifs ressemblent à un énorme jeu de carte où il s’agirait de se passer le mistigri de la responsabilité. Les tensions montent. Les crispations, les frustrations et les déceptions également. Personne ne souhaite être tenu pour responsable des glissements et des noyades toujours possibles. L’anticipation nous laisse tout le temps d’envisager le pire non plus directement concernant le virus mais au sujet des dispositifs et de l’organisation pour y faire face. L’ambiance n’est pas à la rigolade. Qui aurait cru cela alors que dans quelques jours nous sortirons enfin de l’Arche ?
Tout cela me fait penser à cette phrase de Paul Valéry. « Le vent se lève, il faut tenter de vivre ». Cette phrase est intrigante. Elle ne dit pas que le vent est une bonne chose, que tout va bien, que les affaires reprennent ou que la chance a tourné. Elle ne dit pas non plus que la vie sera aisée et évidente. Non, ce n’est pas cela. Elle ne dit pas non plus qu’il s’agit d’un drame, d’un problème auquel il faudrait opposer notre volonté de vivre. Pour moi, la phrase annonce que quelque chose de nouveau est en train de traverser nos vies. Nous avons vécu une immobilité et un non-agir qui nous a demandé une adaptation compliquée et chaotique mais intérieure. Si vent il y avait il était essentiellement personnel, souterrain, intime. Aujourd’hui, le vent se lève entre nous, autour de nous, à travers nous. Une énergie est en train de nous traverser qui s’appelle du stress, de l’envie, du désir de bien faire et de comprendre, d’une volonté d’y aller, de reprendre les affaires ou des efforts pour ne pas sortir. Nous nous sommes déshabitués à ce souffle. Il faut tenter de vivre donc, d’en faire quelque chose, de s’accrocher, de faire progresser les dossiers en tenant le cap que nous nous sommes fixés, de se servir de cette force pour avancer. Il faut tenter…Paul Valéry n’est pas dupe. Il est toujours possible de se cacher en sortant de l’Arche ou en y restant. Il n’est pas simple de naviguer avec un vent qui s’intensifie. Il faut tenter de vivre en restant présent à ce qui nous arrive et en inventant jour après jour d’autres façons de faire avancer notre existence. Il faut tenter de mener à bien la personne que nous sommes et avec les autres, de reconstruire le monde. Même sous grand vent. Le vent se lève, il secoue l’Arche, fait des vagues plus grosses, il faut tenter de vivre.
Je vous embrasse,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (45)

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Cher Noé, cher Jonas,

J’espère vous trouver en forme. Dernier lundi à l’ombre, si tout va bien. Les préparatifs s’accélèrent. L’avenir devient un peu plus concret chaque jour. Ce que nous allons trouver sur le sol à notre sortie de l’Arche est une grande question. Après les coups de mer, souvent, la plage est pleine de tout ce qui flottait quelque part et qui a été ramené à terre à cette occasion. Dans quelques jours maintenant, quand l’eau aura baissé et que nous sortirons en pataugeant, nous allons nous aussi découvrir des tas de choses cachées à notre vue pendant que nous étions dans l’Arche. Cela sera la surprise. Elle risque de ne pas être bonne. Ce qui se retrouve échoué sur la plage c’est tout ce à quoi personne n’a pas tenu assez fort pour le garder contre soi, tout ce dont on a voulu se débarrasser, tout ce qui avait trop peu de valeur pour que l’on en prenne soin. Nous aussi, nous sortirons de l’Arche en découvrant des personnes fatiguées, secouées, traumatisées peut-être par ces jours passés en huis clos. Nous découvrirons des choses qui ne nous plaisent pas, des comportements violents, inhospitaliers, irrespectueux. Il s’agira de faire toute la place à ces réalités pour les entendre alors même que nous aurons à gérer nos propres émotions, questions, adaptations, alors même que nous serons plus enclins à reconstruire qu’à régler des problèmes de l’Arche. Il y aura sûrement dans les jours à venir une mise à nu de tout ce qui a été enfermé jusqu’à maintenant.
Et c’est là que ton impudeur, Noé, me revient en mémoire. Si les violences et les abus devront être dits et confiés, pour tout le reste, que faudra-t-il montrer de ce que nous avons caché ? Que faudra-t-il dire de nous à la sortie de l’Arche ? Il me semble que l’on ne passe pas de la fermeture à l’ouverture, du caché au visible, du dedans au dehors sans un sas. Je pense que cette frontière se posera mais je ne sais pas bien comment, ni sous quelles formes. Ce que je sais c’est qu’il va nous falloir de l’espace intérieur pour accueillir tout ce qui va nous surprendre et nous déranger alors que nous avons fait notre possible pour aller bien et pour aider les autres à l’être. Le déconfinement sera aussi dans la tête et l’adaptation sera peut-être rapide. Nous allons revenir en pleine lumière et nous devrons gérer autant notre envie de briller que notre part d’ombre.
Je vous embrasse,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (44)

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Cher Noé, cher Jonas,

J’espère que vous allez bien. Aujourd’hui c’est dimanche. Peut-être l’avant-dernier passé en confinement. Pour fêter cela, je suis allée faire un tour de pédalo dans la limite autorisée. Tout était calme et vide. Que restera-t-il de cette vie de village que nous avons vécue pendant plusieurs semaines, ce troc où l’on s’échange des masques faits maison contre des courses faites, où l’on se dit bonjour quand on se croise parce qu’on a peur de donner l’impression que l’on a peur, où les personnes marchent, travaillent, achètent et vendent en pleine conscience parce que le virus est invisible ? Une vie où on ne prend pas forcément la voiture pour se balader, une existence où il est possible de passer du temps avec nos très proches, comme si nous avions la vie devant nous. Que restera-t-il de ce monde où nous sommes devenus un peu plus responsables de nos faits et gestes alors même que la loi nous retirait de la liberté et du pouvoir ? Nous aurons appris sur nous-mêmes et sur la relation, sur l’étendue de nos limites et sur les ressources insoupçonnées que nous avons découvertes en nous et chez les autres. Nous avons appris que nous détestions le mensonge fait pour notre bien, que nous préférions être lucides et conscients pour pouvoir décider par nous-mêmes et que nous savons être solidaires et consciencieux. Nous avons appris combien il était difficile de vivre avec des injonctions contradictoires comme de rester dedans et de voter dehors, de ne pas sortir et de faire du sport, de soigner et de ne pas tomber malade. Quelqu’un devrait penser à valider toutes les compétences que nous avons acquises jour après jour, sans avoir vu aucun tuto.
Que garderons-nous de tout cela quand la vie (un jour !) reprendra comme si les virus, les maladies et le dérèglement climatique n’existaient pas ? Les expériences donnent d’autant plus de fruits que l’on met des mots pour les relire, les comprendre, les faire siens. Il restera donc ce que nous déciderons de garder, de reconnaître et de faire nôtre pour en prendre soin parce que nous en avons compris les enjeux et la portée. Tout le reste partira dans les souvenirs stériles ou l’oubli. Ce que l’on veut garder pour demain, c’est maintenant qu’il nous faut le décider.
Je vous embrasse,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (43)

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Cher Noé, cher Jonas,

Shabbat shalom ! Chers vous deux. Aujourd’hui, il me tardait de vous écrire. Bon, j’espère que vous allez bien. Ce matin, j’ai pris conscience d’une chose importante, du moins, pour moi. Hier dans la journée, un requin bleu (un vrai) a été aperçu nageant tranquillement dans le port. Le soir, pour fêter à sa manière le 1er mai, un voisin croisiériste de l’immeuble d’en face a sorti une banderole et a mis la musique à fond. Nous avons eu droit à plusieurs chants révolutionnaires (ou assimilés…) et à l’internationale. Cela a donné une toute autre atmosphère, comme si nous étions dans un endroit improbable et difficilement datable. Tout cela a duré un bon quart d’heure, juste avant que le couvre-feu ne commence (oui, je suis dans une ville sous couvre-feu depuis le début du confinement). Et là, j’ai réalisé que s’il y a dix ans, quelqu’un avait lu dans mon futur pour me dire qu’un jour je serai bloquée chez-moi à cause d’un couvre-feu, en écoutant l’Internationale diffusée dans tout le quartier et en sachant qu’un requin bleu rodait, j’aurais été prise d’une terreur profonde. J’aurais imaginé le pire, la guerre, l’apocalypse, la terreur, le totalitarisme plus l’effondrement climatique. Pendant dix ans, je me serais fait un sang d’encre, j’aurais lu tous les articles politiques, climatiques, scientifiques à l’international pour comprendre comment nous allions tous finir sous le joug de l’URSS reformée ou sous les griffes d’un scénario à la Jurassic Park. Or, hier, tout allait bien. Il n’y avait pas de menace, pas de situation stressante, pas de danger. J’ai même apprécié la situation. Ce décalage m’a fait réalisé qu’il ne faut pas croire les mots ou plutôt, ne pas les bloquer dans des contenus. Mêmes si tout est vrai dans la prédiction, elles ne disent rien du contexte ou de mes affects. Quand nous envisageons le pire, nous pensons également que nous serons terrassés, que nous ne survivrons pas à la situation. Nous inventons une histoire effrayante et elle réussit à nous faire peur. Dans la vraie vie, rien ne ressemble à ce que nous nous sommes imaginés. Il peut y avoir des requins et des couvre-feux mais ils sont explicables, compréhensibles, réels. Et cela nous donne la place et la force pour y faire face et exister face à eux. L’imagination est toujours pire que le réel.
Bonne soirée, je vous embrasse,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (42)

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Cher Noé, cher Jonas,

J’espère que vous ne vous ennuyez pas trop avec tous ces courriers. Aujourd’hui, J 46, c’est la fête du travail, première fête laïque depuis le début de notre confinement. En vous écrivant ces quelques mots, je ne sais d’ailleurs plus trop s’il s’agit de la fête du travail ou celle des travailleurs/euses…Je préférerais que ce soit cette deuxième possibilité même si ce n’est pas vraiment le moment de fêter les travailleurs/euses quand la moitié est épuisée et râle de prendre des risques ou de passer des journées sans fin devant zoom et l’autre moitié est bloquée à ne rien faire pour cause de confinement ou de chômage. Mais comme nous avons fêté la sortie d’Egypte et celle du tombeau en étant confinés, nous pouvons bien faire un petit effort pour fêter le travail en étant épuisés et/ou au repos forcé ! Quand nous sortirons équipés de l’Arche, le travail aura-t-il le même sens ? A quoi cela sert-il de transformer un monde qui régulièrement peut finir sous les eaux ? Oui, ce virus est bien un agitateur de sens, un empêcheur de tourner en rond. Il fait émerger des questions sur nos vies et sur ce que nous en faisons. Le travail fait partie de nos vies qu’il soit payé ou qu’il ne le soit pas, qu’il soit reconnu ou invisible, qu’il soit efficace ou inutile. Nous passons nos journées à transformer le monde, à le construire, à lutter contre le chaos et le désordre. Nous travaillons à cuisiner de bons petits plats, à nous maquiller, à nous peigner, à ranger la maison, à repasser et aussi à couper les cheveux, faire pousser des fleurs, guérir, faire des digues pour retenir la mer et construire des objets à dates de péremption. Tous nos travaux sont éphémères. Ce que nous construisons ou créons durera quelques minutes, quelques jours, semaines, peut-être plusieurs années. Nous transformons un monde éphémère de façon éphémère en étant nous-mêmes éphémères. Aujourd’hui nous ne fêtons pas ce que nous produisons ou créons. Nous fêtons le fait de travailler pour rien et de trouver cela beau, utile, enrichissant alors que nous savons pertinemment que même sans déluge tout cela va disparaître. La fête du travail est donc bien la fête de la personne qui travaille à se créer tout en modifiant le monde qui l’entoure. Aujourd’hui c’est notre fête parce que nous arrivons à vivre heureux dans un monde éphémère. Rien que pour cette raison, il sera possible de sortir de l’Arche avec enthousiasme.
Vive le 1er mai, Bises
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (41)

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Cher Noé, cher Jonas,

chers vous deux. Nous avançons. Dans le flou et l’incertitude mais nous avançons. Dans cette période d’équilibrisme, nous avons besoin de lumière. Pour avancer, pour voir, pour comprendre, pour s’orienter, pour grandir. De la lumière. Sinon nous risquons tous de nous rabougrir sur place. La menace nous guette surtout dans la période de pieds mouillés qui s’annonce. Encore une fois, c’est une phrase de Michel Serres (un jour, je vous expliquerai pourquoi…) qui me vient à l’esprit. Dans un de ses ouvrages, il donnait ce conseil à chacun d’entre nous. « Soyez un arbre ! ». Phrase poétique, absurde, non scientifique mais profondément vraie et inspirante. « Soyez un arbre » n’est pas une posture de yoga ou une figure de Taï Chi. Ce n’est pas non plus une invitation à végéter ou à rester dans l’immobilité. Même si nous voguons depuis déjà 45 jours, c’est un rappel au constat que nous ne sommes pas des poissons. Nous sommes des humains, en contact avec la terre. « L’homme est un arbre des champs ». L’invitation à être un arbre est l’occasion de faire quelque chose aujourd’hui de la pénurie d’énergie qui est la nôtre. « Soyez un arbre ! » Retrouver une verticalité, s’enraciner un peu plus dans le passé et dans l’humus, dans ce qui nous soutient et qui nous porte. Descendre, accepter de s’enfoncer, descendre pour acquérir une stabilité qui ne se voit pas mais qui stabilise l’ensemble. Plus la prétention à monter est haute, plus les racines se doivent d’être profondes. Et puis, il y a un mouvement inverse, en même temps, sans contradiction et sans autorisation. L’arbre monte, vers le haut, vers ce qui lui donne de la lumière, l’éclaire, le réchauffe, lui permet de voir plus clairement. En descendant en recherche de stabilité et en montant en attente de sens et de clarté, il produit de l’oxygène et permet une respiration. Voilà voilà. Soyez un arbre, celui que vous voulez un petit, un grand, un fruitier, un conifère, peu importe. Partez en recherche de lumière, de grandeur, d’espace, un arbre qui servira à fabriquer une Arche ambulante. Mes amis, je crois bien que chacun d’entre vous a tenté d’en être un, tordu, digne, noueux, noble, tendre mais debout.
Bises
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (40)

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Cher Noé, cher Jonas,

Bonne nouvelle, l’eau baisse ! La mauvaise, c’est que nous sortirons en pataugeant ! Ce n’est apparemment pas encore que nous aurons la chance de nous promener les pieds secs ! Tout le monde prévoit donc de se promener en bottes en plein été. Voilà qui s’annonce charmant ! Tous ces préparatifs pour anticiper notre sortie aux pieds mouillés sont lourds. Et au sens strict du terme, je constate que, en même temps que l’eau baisse, l’Arche semble s’enfoncer dans l’eau tous les jours un peu plus. Je ne m’explique pas le phénomène si ce n’est à prendre en compte le poids de la charge mentale. Mon hypothèse est que la somme de toutes les préoccupations que nous sommes en train d’anticiper, de prévoir, de gérer, d’aménager produit un alourdissement de notre barque commune. Le poids de la charge mentale est donc bien une réalité qui même virtuelle devient réelle, physique, concrète. Nous avons mis beaucoup d’énergie à rentrer dans l’Arche, faire les provisions, organiser l’emploi du temps et le fonctionnement des espaces numériques de travail, se connaître, se reconnaître, s’accepter pauvre et énervé, passer son temps dans la cuisine et accepter de ne pas sortir. Tout cela nous a demandé un grand effort cognitif, affectif, spirituel. Nous y sommes plus ou moins bien arrivés. Nous étions fiers de nous. Nous souhaitions retrouver l’insouciance c’est-à-dire la légèreté. Or nous rencontrons l’inverse. Nous avions soif de légèreté et nous nous retrouvons avec de la charge mentale. Dit autrement, l’avenir nous pèse. Je ne vois qu’une solution, il faut passer des choses par dessus bord. Désolée, Jonas, cela doit te rappeler de mauvais souvenirs. Il faut regagner de la hauteur et de la légèreté. Nous ne pouvons pas tout porter au même niveau et avec la même intensité. La question qui se pose à nous est : quoi ? De quoi pourrions-nous nous libérer pour faciliter notre fin de parcours, notre sortie de l’Arche, notre naissance à une vie nouvelle ? Ce n’est pas une petite question mais c’est peut-être la seule pour perdre des kilos ! A vos calculettes !
Je vous embrasse !
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (39)

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Cher Noé, cher Jonas,

J’espère que tout va bien pour vous. On n’est pas sorti de l’auberge…euh de l’arche ! Les prévisions sont aléatoires. Mais quand nous sortirons, nous le ferons dans un monde imparfait, plein de risques, plein de vie. C’est un des grands changements devant nous. Ces dernières semaines, nous nous étions habitués à un monde à taille réduite, limité, régi par des autorisations, des couvre-feux et des périmètres, des raisons valables pour sortir. Les choses étaient claires et l’on pouvait cocher la bonne réponse. Au top, vous avez une heure ! L’Arche n’est pas un monde sûr mais c’est un monde géré par des limites strictes, des lois explicites et millimétrées et une règle du jeu connue. Dans quelques semaines nous reviendrons dans un monde incertain où le virus continue à circuler mais dans lequel la règle du jeu a changé. Nous pensions être dans une Arche mais en anticipant la sortie nous nous rendons compte que nous étions dans un aquarium et qu’il s’agit de revenir de plain pied dans une imperfection que nous avions mise sous cloche. Mais comment rentrer dans un monde imparfait, comment faire pour gérer mille questions, personnelles et professionnelles, sur les pratiques et les postures, le possible et l’impossible, le dangereux et l’inoffensif ? Le comment de la vie nous saute maintenant aux yeux et notre responsabilité est en train de devenir un poids. Ce poids est de plus en plus individuel, là où l’Arche nous protégeait tous des prises de décisions personnelles et de la concurrence. La règle commune y régnait pour favoriser un monde commun. Demain il s’agira de s’habituer à une autre vision du monde, faire des choix individuels, prendre des risques en le sachant ou non, pour soi ou pour d’autres, oser, se poser des questions permanentes. Demain et dehors, le monde ne sera plus lisible avec les clés que nous connaissons. L’imperfection de ce monde nous saute aux yeux et nous renvoie à la nôtre. Nous allons ainsi passer d’un jardin à la française pour rentrer dans un jardin à l’anglaise où tout sera, de nouveau, à comprendre et à cultiver. Pourtant l’imperfection était déjà là avant, notre questionnement et notre liberté aussi. Peut-être nous étions nous habitués ? Cette sortie sera un réveil, l’occasion de se voir et de voir le monde d’un œil nouveau.
Je vous embrasse
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (38)

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Cher Noé, cher Jonas,

Un lundi reste un lundi, confiné ou non. Les reprises sont toujours difficiles. Celle qui nous attend n’échappera pas à la règle. Je continue à réfléchir à la question de l’avenir et à la participation des théologiens à cette élaboration collective. Mon premier point concernait le fait que les institutions n’étaient plus adaptées à des personnes devenues des individus capables de participer à ce qui les concerne. J’aime cette idée. Elle me donne envie de sortir de l’Arche. La principale difficulté vient de toutes les tentatives déjà ratées, les faux-nouveaux départs, les désillusions et les naufrages. Le plus dur c’est de voir quel serait un monde différent. Nous savons que ces institutions ont fait leur temps, qu’elles ne génèrent que de la reproduction. Or quand le monde change aussi vite qu’en ce moment, il s’agit de bifurquer. De désobéir aux idées qui ont eu un grand succès dans le passé car elles correspondaient au monde d’alors. Qu’est-ce que les individus que nous sommes (confinés ou non) attendent d’une institution ? Qu’attend un individu pour être prêt à s’engager, à coopérer, à partager un peu de sa vie ? Chacun peut répondre à cette question. Pour ma part, je crois que désormais nous attendons de la cohérence entre ce qui est annoncé et ce qui est vécu, cohérence dans les différents principes. Nous n’avons pas besoin de gens parfaits ou qui font semblant de l’être. Nous n’avons pas besoin d’un discours idéal qui n’est pas incarné. Nous n’avons pas besoin de certitudes indéboulonnables. Nous sommes trop adultes pour cela. Nous n’avons pas besoin d’une cohérence qui ne soit que de la théorie. Nous avons besoin d’éclairer le chemin sur lequel nous avançons. Nous avons besoin de nous repérer dans ce monde, de tirer des conséquences de nos échecs, de comprendre ce qui fonctionne et ce qui ne marche pas. De pouvoir admirer, de donner de la valeur aux choses et aux actes. En fait, nous avons soif de comprendre et cela n’est possible qu’avec de la cohérence.
Je vous embrasse
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (37)

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Cher Noé, cher Jonas,

Dimanche ! Comment allez-vous ? Ici, le repos fait du bien, même en confinement. Tout se calme un peu, les commentaires, les interviews, les prévisionnistes, les prophètes…Silence. L’occasion d’entendre un peu mieux, de faire autre chose que de réagir. Après le cap des 40 jours, sur ce plateau de maturité chèrement acquis, la question se pose : comment passer en bio, comment capter l’énergie renouvelable capable de nous réinscrire durablement dans des forces plus grandes que nous ? Je regarde. Il y a l’air, le vent, le souffle. Pour le capter, il faut lever le nez, décider de passer outre tout ce qui nous préoccupe et déployer une voile, une éolienne, un cerf-volant, un planeur…Capter l’air demande d’exposer quelque chose, de le risquer, de l’ouvrir. L’air appelle à voir haut, plus haut que soi et loin, bien plus loin que soi. Premier constat : on ne capte rien en étant recroquevillé. Le vent ne s’emprisonne pas, il souffle où il veut, quand il veut Il y a le vent et il y a l’eau, le courant, les vagues. Pour capter l’énergie de l’eau, il faut être solide, enraciné, ancré. Il faut accepter qu’une force passe, comme dans les centrales et que, dans l’immobilité qui est la nôtre, quelque chose se mette en mouvement. L’eau demande de s’enfoncer dans la terre, de descendre, d’accepter une forme d’immobilité. Il s’agit de retrouver ses racines. Quand on descend on trouve de la boue, ce qui n’est pas forcément agréable mais qui est toujours bon signe…Enfin il y a la terre. Nous pouvons envisager de vivre de la permaculture c’est-à-dire de bien connaître notre lieu de vie, de faire les bonnes associations, de ne pas épuiser ce qui nous fait vivre, de préserver ce qui est vivant et de le favoriser. En résumé, passer en mode énergies renouvelables c’est lever la tête, regarder haut et loin, s’enraciner, accepter la boue, se servir des mouvements de la vie, s’associer intelligemment, préférer la singularité et la diversité, ne pas saturer notre sol ni épuiser nos proches, faire avec. Profiter de la maturité…
Je vous embrasse
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (36)

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Cher Noé, cher Jonas,

Le temps est à la rêverie…La semaine a été lourde, chargée de la fatigue du confinement et des angoisses sur l’avenir. Pour certains il y a l’épuisement d’avoir travaillé double et pour d’autres l’angoisse de la reprise. Dans ce contexte, neuf pour chacun d’entre nous, nous arrivons au bout de nos ressources propres. Nous avons donné le meilleur de notre patience, de notre raison, de nos arguments pour que ce confinement soit viable et vivable. Nos bonnes manières et notre vernis social ont fait ce qu’ils ont pu. Globalement, ils ont tenu le choc. Mais maintenant nous sommes rentrés dans le dur. Notre stock est épuisé, notre bronzage d’été est fini. Nous n’avons plus rien dans les cales en terme d’arguments et d’énergie positive accumulée. C’est le moment d’actionner une autre façon d’avancer et de récupérer de l’énergie. Nous sommes un moteur hybride qui s’ignore, arrivés là grâce à une énergie fossile, qui marche bien mais qui pollue beaucoup : énervements, doutes, fatigue, stress, crispations… Cette énergie nous l’avons achetée durement en terme de consommation et d’efforts pour arriver à jongler avec des emplois du temps de folie, être multitâche et à l’heure, pour arriver repassés aux réunions, pour tenter de rentrer dans le moule en prévoyant TOUT de notre vie. Cette énergie est maintenant épuisée. Nous ne consommons plus (des vêtements, des restau, des ciné, des cours de muscu…) depuis 40 jours. Nous sommes en panne sèche. Or 40 jours, dans la Bible, c’est le moment de la maturité. Aujourd’hui, 40e jour de confinement, quelque chose devient possible car nous sommes enfin devenus pauvres. Nous allons pouvoir passer en énergie renouvelable et vivre d’une énergie qui ne s’épuise pas. Enfin !
Je vous embrasse
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (35)

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Cher Noé, cher Jonas,
Cher vous deux. Aujourd’hui J39, c’est le début du Ramadan. Heureusement que nous n’avons pas tous les mêmes croyances. Il y aurait des vides d’intensité pour monter vers le Haut. Les prières se succèdent et maintiennent une continuité dans l’humanité.
L’ambiance dans l’Arche est aux réflexions économiques. Des personnes s’inquiètent pour leur vie future, ce qu’elles vont manger, de quoi elles vont se vêtir…D’autres ont sorti leur calculette et passent leur journée à taper dessus. Heureusement qu’elles n’ont pas le gouvernail de l’Arche, nous serions tous passés par dessus bord à la suite d’une fausse manœuvre. Dans le contexte, on demande leurs avis aux économistes : « Messieurs (rarement Mesdames…), quelles sont vos prévisions ? Que pensez-vous de la situation ? Faut-il s’inquiéter ? Comment sera le monde de l’après-confinement ? ». Tout cela me fait penser qu’on ne pose jamais la question aux théologiens. Ce serait pourtant intéressant de leur donner la parole pour qu’ils nous parlent du monde qu’ils souhaiteraient ou ne souhaiteraient plus. L’exercice est compliqué, casse-gueule, une occasion d’attraper des problèmes que l’on aurait pu s’éviter. Je me demande ce que je dirais si la question m’était posée. Michel Serres disait que nous vivions une époque où toutes les institutions étaient en crise, que toutes elles pouvaient mettre un panneau « fermé pour cause d’inventaire » ou disparaître, inadaptées au monde actuel. Cette idée m’a toujours plu. Je la trouve très juste. Nos institutions sont nées dans une autre époque, une époque où nos « je » n’étaient pas adultes. Aujourd’hui nous détestons être infantilisés, nous ne voulons plus qu’on nous mente ou qu’on nous réserve le rôle de spectateurs. Nous souhaitons participer, prendre notre part et jouer un rôle dans ce qui nous arrive. « Nihil de nobis, Sine nobis » ou en latin moderne « Nothing about us, whitout us » ou encore en français « Si c’est à notre sujet, ne le faites pas sans nous ». Je crois que ce serait ma première réponse. Démonter les institutions pour les remonter en faisant de leurs membres de vrais partenaires et non plus des spectateurs. Comme je ne suis pas économiste, je vous le dis à vous. Je ne sais pas combien coûte ma proposition mais c’est ma (première) contribution au monde à venir.
Je vous embrasse bon week-end, bon début de ramadan et shabbat shalom,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (34)

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Cher Noé, cher Jonas,
Le soleil revient, l’eau baisse, la fatigue fait un peu plus surface au moment où nous envisageons le futur. Nous sommes encore dans l’Arche, solidaires de ce destin commun. L’occasion de vous dire que je ne crois pas que ce virus soit un ennemi, quelque chose ou quelqu’un qui consciemment nous voudrait du mal. Non, le virus n’a pas ce pouvoir, il en a d’autres… Nous n’avons pas d’ennemis de ce type et donc nous ne sommes pas en guerre comme nous l’avons été dans l’histoire. S’il y a un ennemi, il vient de l’intérieur. Dans ce contexte d’incertitudes, de désespoir et de craintes, nous sommes notre propre ennemi. C’est de l’intérieur que la division peut venir et cette division peut prendre de nombreux aspects. Nous pouvons ne plus croire en nous et ne plus nous reconnaître. Ou nous détester et nous trahir. Nous pouvons ne plus vouloir coopérer avec d’autres pour construire le monde qui s’annonce et nous couper de la vie avec les autres. Nous pouvons nous désolidariser de nos rêves, de nos espoirs ou de nos valeurs, de tout ce que l’on croyait vrai, beau et bon. Nous pouvons nous lâcher, nous abandonner à la suspicion et à la crainte de nos voisins, de nos collègues, de tous ceux que l’on croise. Là est l’ennemi. Dans cette séparation ténue qui nous met en retrait ou à part. Oui, il y a un ennemi, il est dedans et le seul moyen que nous avons pour le faire disparaître est de le reconnaître, le faire sien, le recoller à ce que nous sommes. Avant de sortir, nous pouvons enlacer cette part de nous-mêmes pour ne pas avoir à accuser l’extérieur de cette séparation entre soi et soi. Voilà, un virus, pas un ennemi. Et la proposition de recoller à sa vie et à son histoire. Nous sortirons de l’Arche en paix, avec des copains encore inconnus à rencontrer.
Je vous embrasse,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (33)

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Cher Noé, cher Jonas,
J 37. Nous voguons vers l’avenir avec lourdeur et optimisme, selon les moments de la journée. Pour se préparer à la sortie et dans le seul but de faciliter le déconfinement, aujourd’hui nous allons regarder de près comment cela s’est passé pour vous ! Dit autrement, c’est le moment de sortir les dossiers. Commençons par Noé. Après la sortie de l’Arche, tu as rapidement planté une vigne. Pourquoi pas…Le cépage n’est pas précisé. Mais quelque temps plus tard, tu as été interpelé en état d’ivresse pour attentat à la pudeur ! La famille a évité que l’affaire ne soit trop publiée. Pour Jonas, en sortant du gros poisson, tu as accepté de partir vers Ninive pour les avertir du caractère dangereux de leur conduite et les prévenir de la nécessité d’un changement. La démarche positive est à noter surtout que tu t’es retrouvé à passer du temps sous l’eau pour l’avoir tout d’abord refusé. Après cette intervention réussie, tout s’est compliqué. Tu as été vu en train de squatter sur la voie publique, pris en flagrant délit de construction illicite et en train de tenir des propos incohérents sur Dieu et sur la vie. Ayant réussi, tu aurais été atteint du forme aiguë de mégalomanie ou de toute puissance. Si je résume état d’ivresse, attentat à la pudeur, mégalomanie et toute-puissance ! Mes amis, il va falloir se préparer à retrouver une forme de liberté qui ne dégénère pas en n’importe quoi pour nous et pour les autres. La place que nous avons perdue pendant le confinement ne se regagnera pas en envahissant l’espace des autres. Comment éviter que le déconfinement nous explose au nez ? Une idée ?
Merci de votre participation,
à bientôt
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (32)

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Cher Noé, cher Jonas

Chers vous deux. Nous nous sommes rapprochés. Il me faut vous le dire, avant de passer à autre chose, de trouver un autre sujet, un autre état d’âme, un autre questionnement. Nous nous sommes rapprochés. Nous trois incontestablement. Vous deux, silencieux, et moi tentant de mettre par écrit ma vie normale devenue confinée. Vous êtes devenus des amis, des gens à qui on peut prendre le temps de raconter un bout du chemin et qui peuvent comprendre. Nous nous sommes rapprochés. Ce confinement a resserré des liens distendus, des relations tellement évidentes qu’il n’y avait pas grand-chose à en dire. Nous nous sommes rapprochés, dans ou hors les murs, des personnes qui font partie de notre vie, de notre histoire ou de notre avenir. Nous nous sommes tenus chauds, prenant des nouvelles, nous aidant les uns les autres comme nous le pouvions, faisant du troc, se donnant des tuyaux et du courage. Nous nous sommes rapprochés à coup de zoom, de coups de téléphone, de pensées et de prières. Nous nous sommes rapprochés à l’hôpital, à la caisse, à la poste, à l’épicerie de quartier ou chez le fromager. Nous nous sommes rapprochés pour dire aux autres de prendre soin d’eux, d’appeler s’il y avait besoin, de donner des nouvelles. Nous nous sommes rapprochés malgré les deuils, les pertes, les au-revoir, les visites impossibles et à jamais perdues. Nous nous sommes rapprochés suffisamment pour comprendre qu’après le confinement il faudrait à certaine ou certain quitter la violence, le mépris ou les désaccords haineux. Nous nous sommes rapprochés de nous-mêmes de nos limites, de nos fragilités et de nos rêves. Notre rapprochement nous a resserrés jusqu’à parfois l’étouffement, jusqu’à la frustration.
Nous quitterons un jour cette Arche pour une vie distanciée. Nous nous souviendrons de ce moment incroyable où la distance a été longue et courte, où l’éloignement et la solitude ont généré proximité et partage. Nous nous sommes tant aimés.
Cher Noé, cher Jonas à demain,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (31)

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Cher Noé, cher Jonas,
J 35. L’eau baisse mais le ciel est gris. Notre impuissance est devenue palpable. Il ne s’agit pas de la liste de ce que nous ne pouvons pas faire en étant confinés. Le confinement a trait au non-agir. Non, nous comprenons que l’humanité ne peut pas tout, ne sait pas tout, ne comprend pas tout. Une claque ! L’impuissance révèle tout ce que nous ne pouvons pas faire. Tout ce que nous aimerions réaliser pour soi et encore plus souvent pour les autres (guérir, éviter, alléger, rendre l’insouciance, préserver, consoler…) et que nous nous retrouvons dans l’incapacité de faire. C’est la prise de conscience que notre coeur est plus gros que nos compétences, que nous ne sommes pas à la hauteur de ce que nous souhaitons. Oui, cela évite de se prendre pour un super héros et de faire du despotisme éclairé (ou pas). Nous aimerions passer en force, faire la pluie et le beau temps de soi et des autres dans le seul but d’éviter de souffrir et d’éviter la souffrance des autres. Mais, au fond de notre conscience, cette impuissance nous met devant le constat que nous n’éviterons pas la souffrance. C’est cela qui nous tire vers le bas et le fait d’autant mieux que nous sommes dans une situation où nous sommes déjà cernés par nos limites du moment. Voilà donc un monstre de qualité, un de ceux qui nous laissent pieds et poings liés. Face à l’impossibilité de pouvoir agir, il nous reste la force de nos questions. Si ce que nous voulons n’est pas possible, il est temps de nous interroger et de choisir un autre chemin, d’autres options. L’impuissance est le signe que ce chemin est maintenant à repenser. Si nous ne pouvons plus décupler nos forces il reste à penser différemment notre rapport au monde, d’inventer d’autres façons d’agir, d’être, de rentrer en relation. Ne pas pouvoir nous oblige à agir autrement. Quel chemin est-il possible d’inventer pour faire face à la situation ? L’impuissance est une possibilité d’ouvrir le réel. Les jours qui viennent s’annoncent être un terrain de jeu formidable pour s’entraîner : repérer l’impuissance et inventer un autre chemin. Je pense avoir trouvé mieux qu’un puzzle.
Je vous embrasse,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (30)

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Cher Noé, cher Jonas

Je suis heureuse de vous écrire ces quelques mots. Aujourd’hui c’est le retour du dimanche. Cette régularité des shabbat et des dimanches est précieuse. Elle rythme le temps, met des limites temporelles. C’est étonnant comme les limites temporelles ne rajoutent pas de l’angoisse au confinement mais le soutiennent. Dimanche. Aujourd’hui atelier masque pour ce moment où l’Arche nous rejettera sur le sable. Ce qui est devenu un des biens les plus recherchés du moment vient du mot masca qui signifie sorcière, ces femmes ayant accès à une harmonie d’un autre ordre, à un savoir d’un autre temps. Les sorcières reviennent et nous devons les incarner. J’aime énormément cette idée que nous devrons tous revêtir des masques parce que la médecine scientifique est pour le moment impuissante à répondre ou à donner des solutions efficaces pour prévenir la contamination. Nous régresserons tous à une idée bien plus vieille et qui a été pendant longtemps la seule médecine connue et acceptable : celle des sorcières ! Nous allons nous masquer et tenter de juguler l’épidémie en cachant nos visages. Nous allons tous jouer aux sorcières. Ce pied-de-nez me semble tout à fait significatif. La rationalité cartésienne a échoué à nous sauver tous et de tout. Il n’est pas bon de lui laisser le monde à venir, le monde tel que nous le déciderons à la sortie de l’Arche. L’art et la spiritualité, la poésie et la contemplation, les visions différentes de voir le monde doivent maintenant être présentes dans le débat. Le bricolage, l’entre-aide, la générosité, les idées saugrenues maintiennent nos vies au-dessus de l’eau depuis quelques semaines. Demain, déguisés en sorcières, nous pourrons faire une place différente à d’autres façons de voir le monde, l’économie, le futur, l’agriculture, la théologie. Ce soir, ce retour des sorcières est une idée réjouissante. Les balais ne prendront pas la place d’Air France. Mais cela nous donnera un peu d’air. Qui donc peut avoir peur des sorcières ?
Merci,
à très bientôt
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (29)

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Cher Noé, cher Jonas

Shabbat Shalom. J 33 de notre confinement. 33. Dites 33. C’est d’actualité. Nous sommes maintenant rentrés dans une drôle de période. Nous contemplons difficilement au présent. Ayant été autorisés à envisager le futur, nous voilà coincés au milieu de la falaise. J33 ou J -22 ? Aujourd’hui, il me semble que je crains ce que je perçois. Je crains que nous soyons déçus et que les jours qui suivront notre autorisation permanente de sortie soient décevants. Je crains les divisions qui menacent. Les « anciens » (c’est le nouveau terme!) l’ont perçu qui ne veulent pas rester à la maison, en arrière, en retrait, cachés, confinés. Je crains le racisme envers les non-masqués…En fait, je nous crains…C’est la violence qui a fait que Noé, tu as passé des semaines entières confinés et je crains celle qui nous attend à la sortie, quand la vie redeviendra normale. Enfin non. Semi-normale ? Non, non plus. Cette semaine j’ai entendu quelqu’un dire qu’il était choqué par cette expression de « vie normale ». Il disait : « il n’y a pas une vie normale et une vie pas normale. Il y a la vie, non ? » Cette remarque m’a interpellée. Il a raison. Il y a notre vie et aucun mode d’emploi ne précise qu’elle doit être comme ceci ou comme cela. Il n’y a pas de SAV vers lequel nous pourrions nous retourner pour protester. Rien n’est jamais normal dans notre vie. La normalité est une affaire de statistiques, de mémoire. Oui, statistiquement il y avait peu de chance que la moitié de l’humanité soit enfermée au même moment. Mais la vie est une. Cette vie confinée est la vie. C’est notre vie. La vie d’avant ne s’est pas arrêtée. Elle n’est pas en train d’attendre qu’on la réactive, elle n’est pas en veille quelque part dans un espace temps différent. C’est la vie d’avant qui a évolué et qui est devenue la vie que nous connaissons ce samedi. Aujourd’hui, notre vie « normale » consiste à être confinés ou à être réquisitionnés pour travailler. Dans 22 jours, elle consistera à vivre pleinement les nouveautés que nous découvrirons…
Sur ce, je vous fais la bise !
À bientôt
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (28)

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Cher Noé, cher Jonas,

J’espère que vous allez bien. Les jours se suivent. Ils seront différents jusqu’au bout mais l’Arche comme caisse de résonance ne se dément pas. La solitude y est plus forte, l’abandon plus visible, la pauvreté plus criante, la douleur plus aigüe, le deuil plus odieux…L’Arche amplifie, grossit, ce que nous sommes de plus intérieur. Cela me fait penser à ce film où les acteurs rencontraient en vrai les monstres qui surgissaient de leur esprit et qu’ils ne reconnaissaient. Le monstre était immanquablement le plus effrayant car c’était le bon pour la personne, celui qui lui correspondait le mieux dans ses peurs, ses colères ou ses tristesses. Dans ces jours d’Arche, nous croisons nos monstres, certains jours plus clairement que d’autres et nous ne pouvons pas fuir. Aucun mot, aucune autorisation ne peut nous aider à éviter les monstres qui sont les nôtres et qui se confinent avec nous dans l’Arche. Que faire de tous ces monstres qui nous correspondent tellement, ces monstres dont le casting est remarquable ? Rien n’est plus compliqué, plus difficile. La rencontre avec ses monstres est l’affaire d’une vie, de la nôtre. L’occasion est pourtant unique et précieuse d’arriver à coincer un monstre dans un espace aussi petit et aussi limité.
Je ne suis pas spécialiste des monstres en général. J’ai les miens. Je commence à bien les connaître. Ces monstres là ne meurent pas. Si on les attaque, ils redoublent d’énergie et de pouvoir. On peut essayer de discuter mais ils ont un temps d’avance. Il semblerait que la solution soit de les amadouer, de s’en approcher le plus possible et de leur faire un peu de place, de les reconnaître. Les monstres rapetissent si on les accueille. Ils n’ont pas l’habitude, ils sont timides. La seule condition est de les regarder en face et le confinement est une belle occasion ! Après la chasse à l’oeuf, pourquoi pas la rencontre des monstres ? L’Arche est vraiment un lieu qui héberge beaucoup de monde…
Je vous embrasse,
à bientôt
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (27)

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Cher Noé, cher Jonas

J 31. Un mois plein. L’eau baisse, c’est maintenant visible à l’oeil nu. Même si nous restons concentrés et tentons d’être stables, nous pensons tous maintenant à la sortie. Cette sortie, on se l’imagine, on l’espère, on la craint, certains la préparent. Pourtant la vie consiste à sortir. C’est une succession de sorties. Sortie pour naître, sortie pour mourir, sortie des classes, sortie de l’adolescence, sortie de la vie active. Dans la Bible aussi il y a de nombreuses sorties. Le peuple hébreu sort d’Egypte, Jésus sort du tombeau, Noé finit par sortir de l’Arche et Jonas du gros poisson. Vivre c’est sortir. On devrait être des sortants de compétition, des personnes expertes dans la sortie puisqu’on passe notre vie à s’entraîner.
Et pourtant, on sort souvent difficilement. Sortir demande un effort car il s’agit de quitter une zone de confort, un périmètre que l’on a fini par connaître ou maîtriser. Sortir c’est se confronter à un ailleurs, une différence de température, des horizons différents. Pour certaines personnes, sortir ne semble pas être un problème. Peut-être ne sont-elles pas vraiment rentrées ? Pour les autres dont je suis, sortir demande une préparation, une motivation, un désir de trouver quelque chose après, à l’extérieur, de l’autre côté. La sortie se fait d’autant mieux qu’elle s’accompagne de liberté. C’est d’ailleurs la définition de la sortie réussie : c’est de pouvoir le faire librement. Être libre de sortir, choisir de sortir, choisir la liberté en sortant. Comme c’est bientôt (un mois…) la sortie de l’Arche et le retour en classe ou au travail, cela me fait penser que c’est aussi le sens d’éduquer. Éduquer c’est aider quelqu’un à sortir, à aller ailleurs, à viser plus loin. Quand on le fait librement, cela devient s’éduquer ! Et la vie continue !
Je vous embrasse,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (26)

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Cher Noé, cher Jonas,

J’espère que vous allez bien. J. 30. Depuis hier, rien de neuf ! Je constate que la vie est une recherche permanente de stabilité. Au début du confinement, nous avions un peu l’impression d’être bloqués dans un ascenseur et hier, d’être expulsés du nid. Stabilité est donc le mot du jour ! Pour être tout à fait au clair, je suis retournée à mon dictionnaire. Le premier sens à stabilité est «caractère de ce qui tend à demeurer dans le même état ». Si c’est ça, la stabilité n’est pas notre état de vie dans l’Arche. Les émotions vont dans tous les sens tout en étant décuplées. Le second sens date de 1549 et est l’« état d’une construction capable de demeurer dans un équilibre permanent, sans ruptures ni tassements, et de résister à des contraintes normales ». Je me questionne sur la pertinence de cette définition. D’abord, je ne sais pas trop ce que signifie tassements…mais surtout je ne sais pas si nous sommes dans des contraintes normales. Ce que nous vivons est hors norme, cette définition ne peut pas s’appliquer à ce que l’on vit. La troisième date de 1845 et décrit la « Propriété d’un corps de revenir à sa position d’équilibre et de reprendre son mouvement après une modification passagère. » Voilà ! C’est la définition qu’il nous faut. La stabilité est une recherche d’équilibre qui nous permet d’avancer quand on le souhaite. Etre stable ce n’est pas ne pas changer, ne pas tomber, ne pas vaciller mais c’est pouvoir revenir à un équilibre à un moment donné. Stare consiste à tenir, à rester debout malgré les crises et les à-coups. Cela a donné des mots comme étable, stage, station, stabat mater et des verbes comme insister, exister, persister, résister, instaurer. Notre vie est donc une forme de persistance dans ce que l’on croit juste et vrai. Avec le recul, il ne nous restera pas les moments de fuite ou de n’importe quoi. Il restera la ligne que nous aurons choisi de tenir, le cap vers lequel nous voguons. Stabilité, nous voilà !
Je vous embrasse,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (25)

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Cher Noé, cher Jonas

Nous ne sortons pas ! Notre goëland est revenu mais avec une perspective à un mois. Presque sûr ! La sortie est devenue quelque chose de réel, un ancrage dans l’avenir et dans le temps. Du coup, tout aujourd’hui, j’ai promené une sorte de blues de fausse fin de déconfinement. L’être humain est un animal compliqué ! Pour être triste en pleine conscience, j’ai fait la liste de tout ce que je ne ferai pas avant d’être déconfinée et qu’il me faut commencer à accepter pour être prête à sortir quand ce sera le moment. Voilà ma liste :
– atteindre l’Eveil…
– finir le puzzle de 2000 pièces que je n’ai pas encore acheté. (le confinement n’interdit pas l’absurde…)
– lire le tome 2 du livre de Christoph Théobald Le christianisme comme style . Je suis en fait au début du tome 1…
– faire un journal de bord à l’aquarelle
– passer un coup de téléphone à tous ceux que je n’ai pas encore contactés
– écrire un livre. Ou deux.
– finir le mooc sur la permaculture
– ranger le garage
– préparer mes cours pour l’année prochaine dans le but d’avoir, pour une fois, de vraies vacances d’été.
– cuisiner mon premier fraisier
– apprendre les règles du jeu de go

Par contre, j’espère avoir le temps de ranger toute ma bibliothèque et de coudre des masques pour préparer le déconfinement. Voilà les nouvelles…
Je vous embrasse,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (24)

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Cher Noé, cher Jonas

J28. Jamais nous n’aurions pensé tenir autant de temps. Aujourd’hui, c’est encore un grand jour. Un moustique est rentré dans l’Arche et, je vous l’avoue, pose problème. Je n’aurais sûrement pas pu vivre avec tous ces animaux dans le même bateau ! Mais ce n’est pas à cause du moustique que ce jour est particulier. Il semblerait que nous approchions d’un plateau. Les informations qui nous parviennent concernant le nombre de personnes malades semblent plutôt bonnes mais il nous faut les vérifier. Ce soir nous allons lâcher un goéland pour savoir si l’eau commence réellement à baisser. Si le goéland ne revient pas c’est qu’il n’ aura pas pu se poser et nous pourrons envisager de déconfiner prochainement. Merci pour le tuyau, Noé. Nous ferons cela vers 8h.

Cette question du temps qui reste devient de plus en plus préoccupante. L’incertitude concernant les jours à passer encore dans l’Arche commence à peser surtout pour ceux qui manquent de vivres. Mais sans date, toute projection est difficile. C’est une déprise de plus dans un quotidien qui en compte pas mal. Privés d’action, nous aimerions compter, faire une sorte de calendrier de l’Avent qui aboutirait à notre sortie. Mais cela ne nous est pas donné et cette impossibilité de se projeter est une affaire à gérer. Et encore nous avons la chance de vivre dans un espace sécurisé et sécurisant si nos colocataires nous respectent. Pour la plupart d’entre nous, nous habitons un endroit que nous connaissons, qui est le nôtre, que nous avons choisi et tout cela contribue à notre sécurité émotionnelle. Le moment de notre libération est donc la seule variable que nous ne connaissons pas. J’ose à peine imaginer ce que cela doit être d’être kidnappé, incarcéré sans jugement, emprisonné dans des endroits inconnus sans avoir une idée de quoi sera fait l’avenir. Il me semble qu’à côté, notre vie est des plus confortables.
Il nous faut peut-être arrêter de compter ce qui n’est pas simple dans une société qui compte tout : nos années, nos heures travaillées, notre consommation d’électricité, nos contrôles techniques, nos battements de coeur, notre nombre de pas, nos élèves, nos ventes, notre coût, notre espérance de vie. Si nous prenons l’habitude d’arrêter de compter, ce ne sera pas pour la reprendre à la sortie… D’ici demain nous verrons bien si notre goëland revient.
Je vous tiens au courant,
Bises
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas

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Cher Noé, cher Jonas,
Nous y voilà. C’est Pâques. Nous allons sortir de quarantaine ! Il nous restera à gérer un confinement. Il fait soleil, les personnes à leur balcon dans l’immeuble d’en face me font penser à des personnes profitant de leur croisière sur un paquebot. Les cloches ne sont pas passées et n’ont pas laissé d’oeufs. C’est dommage car on n’en manque.
Pâques est la fête d’un tombeau trouvé vide. Le corps a disparu. L’histoire qui a bouleversé une grande partie du monde ressemble au début d’un polar. Il aurait été possible de se démener pour trouver des coupables, élaborer des pistes de recherche, faire des analyses scientifiques pour rechercher des indices, interroger des témoins, visionner les caméras de vidéo-surveillance et élaborer un communiqué pour la presse. Mais tout cela aurait été vain. « Le corps a disparu » n’est pas une affirmation policière, scientifique, politique. C’est un constat spirituel. Spirituel, le terme vient de « respirer ». La disparition du corps est une possibilité offerte pour respirer. L’événement nous dit que la mort ne prendra plus toute la place, que ceux qui partent autorisent les vivants à un avenir. L’événement explicite qu’il n’y a pas à relancer la machine en cherchant des coupables. La place est libre pour faire autre chose que se venger ou faire repartir la logique de la haine et du reproche. L’événement nous dit que personne ne sera plus propriétaire du corps. Pas de corps, pas de relique. Le tombeau vide laisse désemparés tous ceux qui voulaient mettre le grappin sur l’histoire de cet homme. Le tombeau est vide, la vie peut reprendre, neuve, forte, différente. Cet espace vide est un cadeau précieux qui met tout le monde à égalité face à l’événement. L’espace libéré rend à chacun sa liberté, son pouvoir de croire, d’agir et d’inventer d’autres façons de vivre.
Joyeuses Pâques
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (22)

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Cher Noé, cher Jonas

J26. Nuit 26 ou nuit 27 tout dépend du décompte. La nuit de tous les changements, la nuit pascale. Jésus, qui s’est fait arrêté à cause de sa liberté et du caractère subversif de son attitude, a fini par en mourir. L’alliance du pouvoir religieux et politique est arrivée à avoir sa peau. Le système établi et le on-fait-comme-d’habitude-et-surtout-on-ne-change-rien ont gagné la partie. Jésus est mort d’avoir cherché à vivre en contournant un règlement intérieur trop peu humain, trop peu spirituel à son goût, d’avoir rencontré trop de petits chefs aux plus hautes places. Les systèmes n’aiment pas les questions, ni les questionneurs. Mis au tombeau par les soignants de l’époque, il ne peut logiquement plus nuire. Tout cela sera bientôt de l’histoire ancienne, un petit agitateur de plus qui a fini de faire le malin. Logiquement. Mais cette nuit n’est pas logique. Ce qui se passe dans le tombeau montre que l’étroitesse n’a pas le dernier mot. En cela il fallait que sa mort soit le jour de la Pâque juive. Cette nuit contredit la mort mais également tout ce qu’il y mène : la jalousie, la peur, l’angoisse des tenants du système, la délation, la trahison, l’enfermement religieux, l’abus du pouvoir politique, la lâcheté. La résurrection ne vient pas juste délivrer de la mort quelqu’un d’exceptionnel. Non. Elle annonce quelque chose qui concerne tout le monde. Ce qui se passe cette nuit dans l’obscurité du tombeau vient contredire tous les systèmes qui pensent mettre la main sur Dieu et sur la liberté des gens. La résurrection montre au grand jour que Jésus a eu raison d’avoir la vie qu’il a eu, de guérir les gens sans autorisation, de les aimer sans frontière, de leur pardonner sans condition, de les rencontrer sans limite, de les croire sans vérifier, de leur faire confiance sans attendre, de les libérer sans caution, de les accompagner sans cotisation, de les nourrir sans ticket, de leur parler de Dieu sans haine, d’annoncer le Royaume sans peur, d’être lui sans fausseté et d’inciter ses disciples à faire de même. C’est tout cela qui devient vrai et juste dans cette nuit de Pâques. C’est ce style de vie qui est reconnu comme celui qui plaît à Dieu, même hors piste, même hors tradition.
Il a été tué. Il n’est plus aux mains de la mort. N’y retombons pas !
Je vous embrasse
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (21)

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Cher Noé, cher Jonas,

J25. Vendredi saint. Nous y sommes. Les chrétiens célèbrent la mort de Jésus au moment où chaque jour nous faisons tous le décompte des morts liés au virus. Apparemment cela ne nous change pas beaucoup. Nous avons l’impression d’être cernés par la disparition, l’absence et les difficultés d’inhumation. La mort de Jésus rejoint toutes ces morts. Les souffrances et le désarroi se rejoignent par le fond. Aujourd’hui c’est un jour pour laisser s’exprimer nos peurs, les souffrances qui nous traversent, le désespoir, la tristesse et les angoisses qui nous habitent. D’une certaine manière, c’est un bon jour. Nous pouvons donner de la place à ce que nous avons du mal à entendre les autres jours. Demain, nous commencerons à remonter vers la lumière. Demain nous pourrons le faire parce que ce soir nous acceptons d’être au fond. Au fond de l’obscurité et de ce qui nous déplaît. Au fond de nos vies. Au fond de situations que personne souhaiterait avoir à vivre. C’est une grand chance de toucher le fond car nous allons pouvoir prendre appui. Au fond, nous ne risquons plus rien de grave.
Ce soir je pense à Joseph d’Arimathée et Nicodème qui enterrent Jésus au moment où tout le monde est parti s’abriter, se cacher, se changer les idées. Eux deux acceptent de rester au fond un plus de temps que les autres pour prendre soin du corps, sans autre espoir que d’enterrer dignement celui dont ils ont apprécié la présence. Cette année, ils me font penser à tous les soignants qui sont en apnée depuis plusieurs semaines.
Merci à vous deux d’avoir accepté de rentrer au fin fond d’une arche, d’une baleine ou d’une obscurité. Merci à tous ceux qui nous ont précédés dans cet enfouissement.
À demain,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (20)

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Cher Noé, cher Jonas,

Aujourd’hui deuxième seder de Pessah pour les Juifs et jeudi saint pour les catholiques et les protestants. Deux repas. Deux moments autour d’une table où il devrait s’agir de se dire des choses importantes avec les personnes en présence. Étonnamment cette année, le calendrier fait coïncider ces deux dates comme dans certains Evangiles où l’on voit Jésus commémorer la sortie d’Egypte, la libération de l’étroitesse, la confiance au Dieu qui fait sortir…Le fait de pouvoir célébrer la libération quelques minutes avant d’être arrêté est un des paradoxes dont l’Evangile a le secret. J’aime cette écriture qui déjoue toute les lectures faciles. J’aime le côté cash avec lequel l’Evangile nous montre que célébrer la libération ne met pas la personne à l’abri de sa vie.
Jésus mange avec ses disciples son dernier repas en se souvenant de l’action de Dieu. Il fait ce qu’il a à faire. Il ne squeeze pas les étapes, il ne marchande pas sa propre libération, il ne remet pas en question la libération passée au vue de la situation actuelle, il a le courage de continuer à s’occuper de ses disciples et à leur enseigner ce que c’est que de vivre. Il reconnaît que dans le passé Dieu a sauvé. Et la gratitude, c’est parfois le maximum qu’une personne puisse faire dans les moments les plus difficiles. Et c’est déjà énorme. Ne pas douter que ce qui a été beau l’a vraiment été, ne pas laisser ses doutes sur le présent envahir la mémoire. Ou l’espoir.
Ces deux repas sont précisément là pour dire l’inverse. Du passé, de l’histoire, de notre histoire nous remontent une confiance, des convictions auxquelles nous avons pu adhérer, l’expérience que nos vies valaient plus que le nombre des années. Ce soir il s’agit de manger en se racontant des histoires pour se rappeler que la vie est plus forte. Il s’agit de faire du sens précisément au moment où rien ne nous y invite si ce n’est la confiance que quelque chose, quelqu’un est à l’oeuvre dans le chaos. Ce soir, il s’agit d’écouter la voix d’une confiance ténue.
Je vous embrasse
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (19)

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Cher Noé, cher Jonas

Ce soir, c’est un grand jour. C’est le premier soir de Pessah, la fête juive qui raconte la sortie d’Egypte, qui permet de la vivre. Bonne fête de Pessah ! C’est le premier moment de festivité de la semaine. Fêter la sortie d’Egypte, fêter la fin de la servitude imposée par Pharaon au moment même où il n’est pas possible ni de sortir de chez soi, ni d’être délivrés du confinement, voilà une situation exceptionnelle. Mais le rituel oblige toujours à être inventif, le rituel demande à être interprété pour en vivre. Alors ce soir, c’est quand même la sortie d’Egypte, ce soir Dieu nous fait sortir de la servitude dans laquelle nous sommes enfermés. En hébreu, le mot pour dire Egypte, est construit sur une racine qui signifie « étroit ». Être en Egypte, c’est être à l’étroit quelque part et ne pas pouvoir en sortir, ne pas pouvoir élargir, espacer, donner de l’air. Ce virus est une Egypte à lui tout seul puisqu’il empêche certaines personnes de respirer. Respirer, c’est donc l’inverse de l’Egypte et Pessah, cela pourrait être ce moment où il nous est proposé de ne plus être coincés dans telle ou telle situation mais, au contraire, de prendre le large. En ce sens, Pessah, ce soir, est quelque chose de possible. Nous sommes tous coincés à un endroit de notre histoire ou de notre personnalité, à l’étroit dans un conditionnement que nous répétons encore et encore quand une situation se présente. Il n’y a pas donc pas besoin d’être confiné pour être en Egypte. Et nous sommes la plupart du temps notre propre Pharaon.
Ce soir, c’est la nuit où nous pouvons désobéir à notre étroitesse. Nous pouvons le faire ensemble. C’est une nuit pour désobéir à ce qui nous oppresse et choisir de lever le camp pour aller s’installer ailleurs, de l’autre côté de la mer pour être sûr de ne pas retomber, de ne pas faire demi-tour, de ne pas être rattrapés , de ne pas participer à notre rétrécissement.
Ce soir, c’est la nuit d’un choix,
Bon Pessah à vous,
à bientôt
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (18)

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Cher Noé, cher Jonas,

Aujourd’hui je me permets de vous écrire pour vous partager quelques réflexions. J’ai des doutes sur l’étanchéité de mon arche. D’ordinaire (avant le confinement), il me semble que la distinction privé-public est plutôt bien respectée. Nous ne sommes pas à l’hôpital, nous ne sommes pas spectateurs des personnes qui chaque jour sont intubées, nous n’écoutons pas les soignants dirent combien leur quotidien est difficile. Pourtant, en temps normal, des personnes sont intubées, des soignants vivent chaque jour des situations compliquées mais ils ne le sont pas sous nos yeux. Aujourd’hui, avec toutes les images qui nous arrivent des salles de réanimation et des cercueils dans les ehpad, avec le nombre des morts et les noms des malades célèbres, nous assistons à une intrusion d’un intime qui n’est pas à nous dans notre propre sphère. Ces paroles, ces images rentrent dans nos arches et se mélangent à notre propre intime et, d’une certaine manière, devient le nôtre. Nous sommes alors lourds de toute cette souffrance et cette peine que nous ne pouvons pas porter. En allumant la télé, nous devenons le dépositaire de douleurs personnelles et de problèmes structurels qui n’ont pas eu droit à la parole avant et qui nous arrivent en bloc, en pleine face, dans un moment où nous ne sommes pas en position de force. Une arche trop lourde peut-elle avoir du mal à flotter ? Avez-vous survécu à cette épreuve parce que les parois entre ce qui était à vous et ce qui ne l’était pas étaient étanches ? Aujourd’hui je suis responsable de l’intime qui est à moi, les émotions qui envahissent ma sphère privée, mes doutes, les hauts et les bas qui surgissent dans mon arche. Cela me prend beaucoup d’énergie et de présence. Chacun a la force de gérer sa propre intimité quand il n’est pas systématiquement obligé de prendre l’intimité des autres. Dans le confinement, toutes les intrusions sont dangereuses.
Dedans, dehors. C’est vraiment une question stratégique dans les temps qui sont les nôtres.
je vous embrasse,
à très bientôt
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (17)

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Cher Noé, cher Jonas,

J’espère que vous allez bien. Aujourd’hui cela fait 21 jours, le temps d’une cure, d’un traitement,…Oui, il y a une forme de soin à ce que l’on vit. Nous repartons pour au moins une cure de plus, un temps de plus pour travailler en profondeur. Quelque chose dans l’atmosphère a changé, comme si nous avions moins peur. Peut-on s’habituer à la catastrophe ? L’être humain est le plus adaptable de tous les mammifères, il est le moins programmé, le moins obéissant à ses habitudes, à sa mémoire. Michel Serres avait l’habitude de dire que c’est précisément cela qui définissait l’être humain. Cette capacité à être plus que lui-même mais à l’être parce qu’en ayant la capacité de désobéir à ce qui était programmé pour lui. L’être humain est donc adaptable, modulable, inventif,…Il peut vivre dans une fusée, un sous-marin, un arbre, un igloo, passer des heures dans un avion ou un canoé-kayak, une cellule, une arche ou un gros poisson et faire quelque chose d’intéressant de sa vie. Nous nous habituons à cette nouvelle vie même si c’est dur, avec des grands moments de ras-le-bol. Nous avons mis de la distance, nous ne nous faisons plus la bise, nous sommes obéissants aux consignes et désobéissants à nos habitudes. Demain nous porterons des masques et nous nous y habituerons. L’être humain est incroyable dans ce qu’il accepte, ce à quoi il se soumet de lui-même. C’est peut-être là la clé. Ce « se » qui change tout. « Se » soumettre, « se » raisonner, « se » contrôler, « se » rassurer, « se » calmer, « se » confiner. C’est ce petit mot de deux lettres qui fait que l’être humain est libre de choisir la vie et celle des autres. Je suis heureuse de ces deux lettres que nous partageons et qui font que chaque personne participe à son existence.
Je vous embrasse,
A bientôt
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (16)

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Cher Noé, cher Jonas,
Je vous écris, nous sommes dimanche. Un beau jour de soleil. Il n’est pas facile d’écrire un jour de soleil, l’esprit s’envole, s’échappe, se déconfine. Apparemment les personnes que je vois passer dans la rue ont eu la même idée que mon esprit. Cette semaine, les Juifs fêteront Pessah, Pâque et les chrétiens fêteront Pâques. La semaine qui nous attend est une semaine de libération, d’ouverture, de sortie de ce qui enferme, d’une désobéissance à la servitude et à la mort. La semaine qui arrive s’annonce passionnante, paradoxale, surprenante, contradictoire. Déconfinés, nous allons fêter un déconfinement. Va-t-il nous falloir un effort supplémentaire pour y arriver ou bien cela sera-t-il facile cette année ? Dans tous les cas, il faudra accepter de pratiquer une ouverture pour laisser passer quelque chose qui viendra d’ailleurs que de nos fermetures. Faudra-t-il un laisser-passer pour cela ? Cette année nous allons faire la fête comme des prisonniers, des personnes hospitalisées et des personnes âgées en Ehpad.
Aujourd’hui, il fait soleil. Mon corps est confiné mais mon esprit se promène. Aujourd’hui, je ne suis pas tout à fait confinée. C’est bien aussi.
Je vous embrasse,
à bientôt
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (15),

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Cher Noé, cher Jonas,

Shabbat shalom. J’espère que vous allez bien. J’aimerais savoir ce que vous pensez de nous, de nos gesticulations, de nos impatiences. Le virus a eu le mérite de rendre visible l’invisible ce qui est rare à un niveau personnel et qui l’est encore plus à un niveau collectif. Il a rendu visibles nos dysfonctionnements, nos faiblesses collectives et personnelles, nos points forts. Le virus a rendu visibles les caissières, les infirmières, les éboueurs, le travail et la patience des profs et toutes ces personnes qui font tout pour nous maintenir à flot. Il a rendu visibles les oiseaux qui nous entourent, les insectes, le ciel, l’arbre planté en face de notre bureau, l’importance de ce souffle qui traverse notre corps seconde après seconde. Le virus a rendu visible notre fatigue, nos colères, le manque de connaissance des personnes avec qui nous vivons. Il a rendu visibles nos faiblesses morales, notre rôle de spectateur dans le domaine spirituel, notre manque d’autonomie, nos addictions, notre manque de maturité relationnelle. Le virus a rendu visible l’invisible et toutes les qualités discrètes qui sont devenues vitales pour que la cohabitation se passe bien. Il a rendu visibles nos solidarités, notre créativité, la générosité de tous ceux qui partagent quelque chose.
Un virus invisible est venu recolorier notre monde, mettre du relief, effacer l’épaisseur de certains traits, rajouter des dimensions à notre vie et rendre visible tout ce qui était transparent à nos propres yeux. Il a rendu visible que nous avions besoin des autres, d’une famille, d’amis, de collègues, de sens, de relations.
Au sens strict ce virus est un révélateur. Voilà, nous aussi nous sommes en train de vivre un temps de révélation.
Qu’allons-nous faire de tout ce qui a disparu ? Qu’allons-nous faire de tout ce qui apparaît dans nos vies ? Aujourd’hui cette question me semble cruciale…Demeurer présents au dévoilement.
Merci pour votre présence,
bonne fin de shabbat
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (14)

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Cher Noé, cher Jonas

Comment allez-vous ? Ici, c’est (déjà) la fin de la semaine et j’avoue que je suis un peu fatiguée. A force de faire de l’arche un lieu de co-working le confinement se transforme en forum permanent. Nous sommes donc bien reliés et ce virus nous le prouve encore et encore. Qu’une seule personne au fin fond de la Chine ait pu contaminer la terre entière rend réel notre interdépendance. L’humanité est un seul organisme vivant et ce qui la touche d’un côté à des répercussions de l’autre que l’on s’en rende compte ou pas, qu’on le veuille ou non. Nous le savions pour le cours du pétrole, nous le découvrons pour la maladie. Nous ne sommes peut-être pas encore assez mûrs pour en faire quelque chose de constructif.
Pour en revenir au confinement et à l’espace de co-working, il me semble un peu bizarre de commencer à réfléchir à un déconfinement qui n’est pas pour demain. A vouloir y être trop tôt, nous nous préparons des lendemains compliqués. Non, nous ne sommes pas prêts d’être libres (physiquement) et il vaudrait mieux réfléchir à la meilleure manière de rendre l’arche vivable. Cette volonté de vouloir passer à autre chose, vite, de l’espérer encore plus vite est à la fois tellement humaine et tellement risquée. Ce serait vouloir arriver à Pâques sans passer par le jeudi saint. C’est cette attitude qui nous mène contre le mur en temps normal et cela risque de produire les mêmes effets dans l’arche. Nous allons nous cogner au réel si nous n’acceptons pas le temps qui est le nôtre, ce présent compliqué et indocile. Donc oui, nous sommes confinés. Non, c’est pas demain qu’on sort. Oui, c’est dur. Oui, j’aimerais aussi être ailleurs. Mais oui, je préfère m’habituer à vivre dans l’arche qu’imaginer en sortir demain et me prendre un mur. Ce sera une bonne surprise quand nous y arriverons.
Sur ce à bientôt
Je vous embrasse,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (13)

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Cher Noé, cher Jonas,

Notre connaissance du confinement progresse de jour en jour…Aujourd’hui j’étais sensible aux variations de l’espace dans mon arche personnelle. C’est étonnant comment la perception de l’espace peut varier en fonction de notre état d’esprit. Étouffer dans un environnement étroit quand le moral est en baisse, respirer et ressentir une grande place quand une bouffée de sérénité traverse notre esprit. L’arche grandit et rétrécit en fonction de notre humeur. Notre ego, nos peurs, nos espoirs, nos craintes, tout ce qui nous traverse fonctionne comme notre arche. Peut-être que notre esprit lui-même est une arche dans lequel nous abritons tout ce que nous vivons. L’autre jour, l’idée m’est venue que notre vie était peut-être une sorte de confinement duquel nous sortons à notre mort. C’est une drôle d’idée mais qui m’a rendu la journée intéressante. J’aime bien imaginer que la liberté que nous croyons être totale en temps normal pourrait n’être qu’une inscription dans des limites étroites : notre corps, notre histoire, nos gênes, nos souvenirs. Tout cela nous confine et fait que cette vie est la nôtre. Il ne nous viendra pas à l’idée de nous sentir enfermés. Nous n’avons pas mal vécu le confinement de 9 mois dans le ventre de notre mère. Nous aimons notre confinement dans cette vie et nous nous révoltons dès que l’espace se rétrécit. Nous nous tenons chauds dans nos vies respectives. Le confinement est donc une affaire de points de vue, de liberté imaginée ou retrouvée, d’attente d’autre chose ou pas, de lassitude ou de gratitude.
Jonas, je comprends maintenant que tu ais été avalé par un grand poisson. Je pense en fait qu’au départ le poisson qui t’a avalé était petit. Mais au fur et à mesure de tes prises de conscience à l’intérieur du poisson, l’espace s’est élargi et le poisson a grandi. Sans fausse modestie, qu’en penses-tu ?
J’espère que toutes ces lettres ne vous ennuient pas trop,
merci de votre soutien,
See you
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (12)

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Cher Noé, cher Jonas,

J’espère que vous allez bien. Les jours se suivent avec leurs lots de haut et de bas, de moments d’espoir et d’anxiété. Ce yo-yo est décuplé par le fait que nous sommes encouragés à rester dedans et à …ne rien faire. Or, nous avons grandi dans l’idée de transformer le monde, d’y mettre toute notre énergie, toute notre volonté. Pour cela, nous avons progressivement laissé de côté toutes les personnes qui ne tenaient pas notre rythme effréné, les plus âgés, les plus fragiles, les plus rêveurs, les moins sérieux. Nous les avons laissés sur le bas côté de la route et avons poursuivi notre chemin vers la gloire et la puissance. Nous nous sommes sélectionnés en fonction de cette marche en avant. Faire, refaire, défaire, refaire, embaucher, licencier, acheter, vendre,… Et subitement, du jour au lendemain, nous voici dans le non-agir. Le non-agir. Bien-sûr, il est toujours possible de faire un peu de télétravail ou d’aider les enfants à faire leurs devoirs, cuisiner de vrais repas et parler au téléphone. Le non-agir est plus discret, plus souterrain, plus invisible. Il consiste à participer à notre vie sans pouvoir la contrôler, à se servir des forces en présence sans pouvoir rajouter notre puissance personnelle, à accompagner ce qui discrètement grandit ou meurt, à accueillir ce qui se présente sans avoir d’emprise. Le non-agir est la curiosité qui a débarqué dans nos vies ces dernières semaines. Cela est déboussolant car cela nous oblige à réviser nos habitudes, nos marques de réussite. Ce que nous valorisions hier ne sert plus à rien et la patience, l’attention, le lâcher prise sont rentrés dans le top 3 des choses essentielles à notre nouvelle vie. Il n’est plus question d’aller vite et de passer en force. Plus question de doubler les autres…il n’y a plus personne à doubler. Voilà, voilà, notre estime de nous-mêmes est donc en chute libre ! A quoi se comparer sans point de comparaison ?

Cher Noé, cher Jonas (11)

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Cher Noé, cher Jonas,

En relisant le texte biblique, je me suis aperçue que le confinement était le moment idéal pour établir une alliance, un pacte, un nouveau contrat, une décision. Dans la Bible, le contrat passé est avec Dieu. Noé, tu acceptes de faire redémarrer l’humanité avec moins de violence. Et pour toi Jonas, c’est un contrat qui dirait, Ok, j’accepte d’aller à Ninive pour leur dire que les bêtises, cela suffit ! J’aime bien cette idée de rapprocher confinement et Alliance. Nous sommes des Adam, il nous faut trouver du sens, il ne faut pas que cette période soit seulement en vue d’échapper à une catastrophe. On ne construit pas une vie humaine en échappant aux catastrophes, on la construit en les traversant. C’est d’ailleurs généralement comme cela que l’on fabrique du sens: en traversant ce que nous aurions rêvé d’ éviter.
Aujourd’hui, 15e jour de confinement, nous avons besoin de masques, de gel, d’un vaccin, de meilleurs films à la télévision gratuite et surtout, nous avons besoin de sens.
Nous avons besoin de cohérence et d’interprétations qui nous tirent vers le Haut, qui nous motivent, nous donnent de l’élan, nous fassent entrevoir que l’avenir sera meilleur que celui que nous avons laissé. Nous avons besoin d’une Alliance renouvellée et cela demande tellement de force et d’attention, qu’il a fallu enfermer la moitié de l’humanité pour la laisser émerger. Incroyable ! Personne n’aurait osé imaginer cela ! Mais en mettant autant d’humains au repos en même temps il ne peut sortir que du radicalement nouveau !

L’humanité a désormais la charge collective de faire émerger une direction, un axe, quelque chose qui empêche d’être à la merci de la première vague et nous permette de tirer profit de ce plan B que nous sommes tous en train d’expérimenter. Le fait que l’eau monte ne peut pas être la seule direction qui dirige nos vies en ce moment. Nous avons besoin de nous délier et de faire alliance. La peur, nous lie, l’angoisse nous laisse pieds et poings liés. L’alliance convoque notre liberté intérieure et nous délivre. De quelle Alliance avons-nous besoin pour que ce temps n’ait pas été vain ? Répondre à cette question, va nous demander un peu de temps.

Cher Noé, cher Jonas (10)

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Cher Noé, cher Jonas,

Un lundi au soleil…Le confinement a été prolongé ! La dessus nous voilà dans le même bateau que vous, sans avoir une date précise pour la fin de notre aventure. Ce flou rajoute quelque chose de singulier à ce que nous vivons. Cela nous met dans l’impossibilité d’anticiper, de s’appuyer sur une date limite, de pouvoir faire un compte à rebours, d’ouvrir notre agenda pour inscrire des événements rassurants. Non. Notre salut ne viendra pas de la maîtrise de notre agenda. Dans ces conditions, il n’est pas possible non plus de faire une crise de milieu de confinement, ce moment où le plus dur est toujours au milieu du séjour. Non, cela ne nous sera pas donné. Quand nous découvrirons la date de notre sortie, nous aurons passé la moitié de notre séjour dans notre arche personnelle. Tout est donc bien bouleversé dans cette crise. Pour tenir, nous devrions inventer une autre façon de compter le temps qui ne serait pas le décompte des jours ou des semaines, faites ou à faire. Il faudrait peut-être compter le temps en nombre de gâteaux au chocolat ou en vélos qui passent dans la rue. Comme les petits que nous sommes en train d’apprendre à redevenir. Pendant qu’on se stresse aux infos, eux, ils s’amusent et ils font confiance. La confiance est le vrai cadran du décompte. Dans le déluge ou sous l’eau, il est invraisemblable d’avoir de l’espoir. L’eau montait jour après jour et allait tout engloutir. Pourtant toi Noé et ta famille avez vécu confinés dans une arche construite par vous-mêmes. Vous n’êtes pas morts de peur. Vous avez cru que cela se terminerait. Et un jour, l’eau a commencé à descendre et l’arche s’est rapprochée du sol. Cela nous arrivera à nous aussi. Un jour, bientôt, l’eau commencera à descendre. La confiance c’est comme une arche. Cela se construit.
À très bientôt
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (9)

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Dimanche 2. Comment allez-vous ? Comment on fait pour survivre à l’angoisse ? A la peur de mourir noyé ou étouffé ? A la peur de la mort des autres ou de ne plus les revoir? Vous connaissez ce long tunnel qui n’en finit pas ?
Ici, la nouveauté ne vient pas seulement du confinement. Il vient que la mort est devenue le sujet permanent de toutes les informations. Nous n’étions pas habitués. La mort avait totalement disparue ou s’était éloignée très loin, dans des pays en guerre justement. La mort était devenue la part invisible de nos vies ou très privée quand elle venait à concerner nos proches. Pour le reste, il n’y avait que des morts théoriques : le nombre d’SDF en hiver, le nombre d’accidentés de la route depuis le passage au 80km/h, le nombre de morts de la grippe, quelques décès de stars très médiatisés… Des morts qui n’étaient pas exactement ce que nous sommes. Depuis que nous sommes enfermés à la maison sans sortir, les morts ont envahi les hôpitaux et les médias. Un énorme décompte s’est mis en place qui rend compte des malades, des urgences, des décès. Nous assistons passifs à ces chiffres qui nous tombent dessus et nous font peur. Nous voyons des images et des soignants épuisés. C’est peut-être un peu le but d’avoir peur mais le choc est grand entre avant et aujourd’hui. Une peur qui n’est accompagnée que de peu de paroles et que de peu de sens. (Michel Serres, tu nous manques! ) La peur ne peut pas prendre l’espace laissé par nos vies car sinon le virus gagnera ce qu’il n’aura pas tué.
Oui, il s’agit de faire face et de rester vivant. Il s’agit d’être suffisamment en forme pour que le virus s’épuise à notre rencontre, pour que, lui, prenne peur s’il nous trouve sur son chemin. Il s’agit qu’il soit mort de trouille à notre place !
À très bientôt
Bises
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (8)

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Cher Noé, cher Jonas

Retour du Shabbat. Shabbat shalom ! Pour vous, deuxième shabbat de ce temps de confinement. Le terme de shabbat est d’ailleurs très à propos aujourd’hui. Shabbat, cela signifie s’arrêter, cesser, interrompre, stopper l’activité, la transformation du monde. C’est exactement ce que fait une énorme partie de l’humanité en ce moment. Nous menions nos vies à toute allure, nous nous agitions dans tous les sens, nous jetions nos vies par la fenêtre quand quelque chose de petit et d’invisible est devenu central dans nos vies. Quelque chose de petit et d’invisible nous a arrêtés. Nous avons laissé en plan tout ce qui était urgent, indispensable, incontournable, nos démarches pro-actives, nos budgets prévisionnels, nos réunions hebdomadaires mais aussi nos querelles, nos rancoeurs, nos jalousies, nos campagnes, nos réformes sur la retraite ou le système de santé, l’avant-première du dernier film, le week-end en 8, les business plan et la réservation pour les vacances de Pâques et nous sommes rentrés à la maison. Depuis nous regardons le monde par la fenêtre en observant avec curiosité quand un être humain passe devant. Ce qui était urgent ne l’est plus. Ce qui était impossible devient envisageable. Ce minuscule virus a réussi ce qu’aucune idée avant lui n’était parvenu à faire. Ce virus nous a remis à notre place. Oui, c’est cela. On s’est fait remettre à notre place ! Et par un virus en plus ! On fait les malins, on croit que le monde est à nous, on pille tout ce qu’on trouve, on est les rois du monde et du pétrole, on rigole du futur et des degrés en plus et, un matin, on se réveille avec interdiction de sortie. Pour quelques semaines. Avec le recul de l’histoire, ce temps sera peut-être considéré comme le moment de la prise de conscience. Ce moment historique où la vie est devenue plus importante que l’économie.
L’humain est plus que lui-même mais il a la capacité d’être mis à terre par un virus, ou un déluge ou par quelques marins qui décident que vous êtes de trop à bord d’un bateau…Il reste à expérimenter ce que c’est que d’être à sa place, bien vivant, dans un monde qui n’est pas parfait mais qui est sur-mesure pour nous. Quelques semaines pour prendre toute sa place, rien que sa place.
Je vous embrasse,
Marie-Laure

P.S : Des nouvelles de Qohélet ?

Cher Noé, cher Jonas (7)

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Cher Noé, cher Jonas

J’espère que vous allez bien. Ici les jours se suivent avec des changements plus ou moins visibles. Vous pourrez dire à votre copain Qohélet que j’ai des doutes concernant sa phrase « Rien de nouveau sous le soleil » (Qo 1,9). Plus le temps passe, moins je suis d’accord avec elle. Tous les jours se ressemblent mais aucun n’est pareil. Il y a une vraie différence d’un jour à l’autre et cela tient notamment à la versatilité avec laquelle nous nous relions aux choses. Ce qui nous énervait hier nous fait plaisir aujourd’hui, ce qui nous comble aujourd’hui ne vaudra plus rien demain, tout à l’heure peut-être. Nous sommes ballottés d’une émotion à une autre, d’une envie à une autre et nous voguons d’espoir en désespoir, de détente en crispation. Voilà bien le signe que nous sommes vivants puisque tout ce qui vit change, seconde après seconde. Donc si nous prenons le temps d’explorer les centimètres carré de notre confinement, cette phrase n’est pas très pertinente à un niveau personnel. Mais je crois aussi que cette phrase ne veut absolument rien dire dans la période qui est la nôtre. Aujourd’hui tout bouge, tout change : l’ordre du monde, notre vie quotidienne, notre façon de voir la vie. Tout est neuf et inédit. Tout est possible.
Peut-être que la phrase de Qohélet n’est vraie qu’au soleil ? Alors peut-être oui…La nouveauté qui est la nôtre vient de la pluie et de la nuit dans laquelle nous nous trouvons. Tous les commencements se font de nuit. Il faut être dans l’obscurité la plus sombre pour arriver à percevoir une étoile, une étincelle, une façon différente de vivre sa vie, une possibilité de désobéir à ses peurs,… « Tous les grands commencements se font de nuit ». C’est le moment de ne pas se laisser endormir, c’est le moment d’ouvrir les yeux. Sans le vexer, peut-être que cette phrase aurait été meilleure que « rien de nouveau sous le soleil » ?
Je vous laisse décider de ce que vous transmettrez,
bises
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas

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Cher Noé, cher Jonas (6)

Il a plu toute la nuit. Dehors l’eau monte et continue de monter. Les médias eux-mêmes disent que la décrue n’est pas attendue avant…L’eau monte. Nous voilà engagés dans un drôle de voyage et certains sont sur le pont. Merci à eux. Je continue aujourd’hui à m’interroger sur ce qui nous sert d’abri, de mise en lieu sûr. Hier le confinement, aujourd’hui l’arche et le poisson.
Dans le texte biblique, le mot qui a été traduit par arche en français est le terme tévah . Tévah  signifie une boite, un coffre. C’est le même mot qui est employé pour décrire la caisse dans laquelle Moïse est mis pour échapper à la mort de tous les hébreux voulue par pharaon. C’est cette caisse qui sera posée au bord du Nil et qui sauvera Moïse de la noyade. L’une est en bois, l’autre en osier. L’une a la taille pour accueillir toute une ménagerie, l’autre a l’espace pour un bébé de trois mois. Mais c’est le même mot, ce qui signifie que c’est la même fonction, le même projet qui se poursuit. Aujourd’hui, dans les synagogues séfarades, la tévah désigne le pupitre sur lequel le rouleau de la Torah est posé pour la lecture. Tévah, c’est donc une boîte dans laquelle on met ce qu’on a de plus précieux pour le faire échapper à la mort, au naufrage, pour lui éviter de sombrer ou, tout simplement, pour le mettre en valeur c’est-à-dire pour l’écouter. Il faut une arche pour mettre en lumière ce à quoi on tient. Être confiné dans une tévah, c’est quand même un grand honneur, Noé !
Le lieu du confinement est plus simple. Il s’agit d’un poisson, dag en hébreu, un gros poisson. (Et pas une baleine, ça c’est Pinocchio. Faut-il aussi relire Pinocchio ? )
Effectivement une tévah peut se transformer en galère ! D’où l’importance de travailler sur le projet, le sens, le précieux que nous essayons de sauver personnellement et collectivement. L’eau monte. Il continue de pleuvoir. En face, nous avons la possibilité de nous parler, de nous écrire. Au fait, j’ai oublié de vous dire mais en hébreu tévah a aussi le sens de lettre, de mot. Quand on écrit en hébreu, on écrit avec des boites qui nous permettent de sauver ce à quoi on tient. Le langage entier, la parole est donc une arche dans laquelle il est possible d’habiter !
Voilà de quoi me motiver. Je vous dis à bientôt.
Prenez-soin de vous,
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (5)

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Cher Noé, cher Jonas

J9. Repartons sur de bonnes bases et rien de mieux qu’un retour à la lettre, au langage pour poser la réalité. Cela fait plusieurs jours que je me demande quelle est l’étymologie de « confinement ». Aujourd’hui j’ouvre Le Petit Robert, le dico accessible si vous avez des questions d’étymologie. J’ouvre à la page de « confiner ». Le mot date de 1464 et viendrait de « confins » qui lui-même signifie limite, fin. Aller aux confins de la terre, c’est aller jusqu’au bout, jusqu’à la dernière limite. Les confins « parties d’un territoire situées à son extrémité ». Il faut avouer que le terme est extrêmement bien choisi. Le confinement ce n’est pas tant ce qui nous impose de rester dans des limites, c’est ce qui nous pousse à la limite ! Nous sommes donc invités à aller aux confins de notre patience et de notre créativité, aux confins des relations que nous avons avec nos proches, aux confins de nos peurs pour découvrir ce qui s’y trouve. Le confinement aide donc la personne à aller au bout d’elle-même.
Ma curiosité étant sans limite, je regarde le terme qui est sous « confins ». Il s’agit de « confire ». Rien à voir au niveau étymologie mais la proximité a des choses à dire.  Confire : « Conserver (des aliments putrescibles) par des produits appropriés (miel, vinaigre, sel, sucre, graisse,..). » Si je comprends bien ce qu’il s’agit de conserver ce sont nos vies, fragiles, inscrites dans le temps, appelées à vieillir. Toute la question, en ces temps de confinement, c’est dans quoi allons nous les conserver. Je pense qu’il faut éviter la graisse… la douceur du sucre, cela doit faciliter la cohabitation. Le miel aussi et en plus très biblique…Le vinaigre, cela se discute. Il ne faut pas qu’il devienne trop rance ou aigre. On ne va pas sortir de ce temps de retrait en étant aigri. Le sel ? Oui, le sel est une bonne idée car si le sel s’affadit, on n’arrive plus à grand-chose. Cher Noé, cher Jonas : qu’avez-vous choisi ? Peut-être qu’une vie se mesure à l’aliment par lequel on la conserve ?
Avant de refermer mon dictionnaire et pour être tout à fait complète. Sous les termes de « confins », puis de « confire », il y a … »confirmand » .
Demain j’irai voir ce qui se cache derrière l’arche et le poisson,
portez-vous bien !
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (4)

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Cher Noé, cher Jonas,

J7. Aujourd’hui cela fait une semaine. Le temps qu’il faut pour expérimenter chacun des jours de la semaine. Une révolution. A partir de demain, nous commencerons à approfondir notre mise à l’écart. Et c’est vrai que nous avons commencé à apprendre pas mal de choses que nous avions un peu oubliées mais que nous avions apprises étant enfant. On a appris à bien se laver les mains, à mettre des masques sur nos visages, à sortir en ayant une permission, à regarder le monde par la fenêtre, à rêver de ce que nous aimerions faire plus tard, à faire la liste de ce qui nous manque. Voir notre famille, se promener à la plage, faire du vélo ou être en forme demain sont passés en quelques jours en tête de la liste de nos désirs. Ce que nous souhaitons commence à se simplifier. Nous vivons un temps où nous nous remettons à nous ennuyer, rêver, jouer, avoir peur du lendemain, faire attention aux visages des autres. Collectivement, enfermés dedans, nous expérimentons une posture réservée aux enfants et parfois c’est plutôt sympa…Et puis l’instant d’après. Révolte. Rien ne va plus. La situation est insupportable, nous étouffons, nous sommes en colère, nous n’allons pas y arriver. Pas si simple de demander à des adultes de retourner en enfance, de demander des autorisations de sortie du territoire, de voir la vie se dérouler sous leurs yeux sans participer. C’était quand la dernière fois que l’on nous a demandé de rester chez nous et de ne rien faire ?
Aujourd’hui lundi, c’est la fin d’un monde. Demain, mardi, c’est le début d’un nouveau. Cher Noé, cher Jonas, vous êtes bien placés pour savoir que recommencer ou commencer à neuf n’est pas simple. Recréer le monde après le déluge ou aller parler à Ninive après être sorti du poisson, cela requiert quelque chose de profondément enfoui chez la personne. Cela demande d’être un peu pressuré ! Les informations angoissantes venues de l’extérieur n’aident pas. Croyez-moi, estimez vous heureux de ne pas avoir eu la télé !
Je vous embrasse
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (3)

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Cher Noé, cher Jonas,

J6, c’est dimanche. Il serait plus prudent de préciser dimanche 1. De mon côté, les jours de repos sont un peu plus compliqués, comme si on rajoutait du vide au vide. On sait bien que la discipline est la clef de tous les progrès. Si on veut apprendre à jouer d’un instrument, à pratiquer un sport, à écrire, il vaut mieux le faire avec discipline, continuité, en revenant encore et encore au geste, à la technique, au moment favorable. En s’aidant de l’habitude. La spiritualité n’échappe pas à la règle. Il me semble que même si on choisit de ne rien faire, il vaut mieux pratiquer avec discipline. Alors, seulement à cette condition, cela devient un vrai chemin.
Hier j’ai beaucoup réfléchi à la notion de cachette. C’est curieux mais dans le confinement, il n’y a plus de cachettes possibles. Bien-sûr le confinement peut lui-même être perçu comme une cachette, on rentre chez soi et on disparaît à la vue des autres. Mais une fois dedans, il n’y a pas de cachette. Je crois me souvenir qu’Emmanuel Levinas disait quelque chose de similaire concernant la souffrance. « Dans la souffrance, il n’y a pas de refuge. » (Impossible de me souvenir d’où je tiens cette phrase!) Dans le confinement, il n’est plus possible de faire semblant, de jouer à être quelqu’un ou quelque chose. Tous les travers éclatent au grand jour, les petits détails prennent des proportions énormes, les défauts deviennent encore plus voyants, l’ego un colocataire très encombrant. Celui des autres aussi. Le confinement est une mise en lumière incroyable de ce que nous sommes. Je comprends la rapidité avec laquelle, Jonas, tu es arrivé à y voir clair sur ce qui se passait chez toi, pour toi. Quelques heures dans un poisson et impossible de faire le malin très longtemps. « Les personnes qui rendent un culte aux faux dieux perdent toute chance de salut. » (Jn 2,9) Je ne suis même pas sûre qu’il soit ici question de Dieu mais par contre je suis certaine que tu parles de toi et de ce que tu découvres de tes illusions. Peut-être est-ce cela devenir réel ? Comme le ventre d’un poisson, le confinement est une caisse noire. La moindre idée négative, le moindre défaut devient un monstre qui se retrouve en face de soi et qui barre la route. Et comme il n’y a pas de cachette on se retrouve face-à-face. Il faut dire que l’habitude d’éviter les problèmes en partant se cacher vient de loin.
Dans la Bible, le premier à se mettre à l’abri du regard, c’est Adam. Encore lui ! Se cacher dans les arbres, c’est une mauvaise cachette. Surtout l’hiver. Dieu n’a pas eu à chercher longtemps. Quand il a dit : « où es-tu ? », Adam a répondu. Quand on répond, on grille sa cachette. Adam ne le savait peut-être pas ou alors il était naïf. Le jeu s’est arrêté là. J’en tire la conclusion que répondre, c’est sortir de sa cachette et c’est plutôt intéressant à savoir. On peut répondre de soi et c’est le début de la responsabilité, ce qui est peut-être la meilleure arme que nous ayons contre les monstres y compris marins !
Je vous embrasse,
Adiussiatz
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas (2)

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Cher Noé, cher Jonas

5e jour de confinement. Je sais, c’est shabbat, vous lirez sûrement ce message ce soir, à la tombée de la nuit. La journée d’hier s’est bien passée. Il est quand même tout à fait étonnant de voir comment notre pensée va de bulle en bulle. On se concentre sur quelque chose, un livre, un truc à peindre, une étagère à ranger, un plat à cuisiner et tout d’un coup, plus de confinement. Pendant quelques minutes, tout notre esprit est centré sur l’activité, notre vie est normale, le contexte dans lequel nous sommes n’existe plus. Il n’y a plus de peur, plus de grandes idées à avoir sur la situation, plus à anticiper l’avenir. Nous sommes juste présents, pleinement là. Et puis, à un moment on finit, la bulle éclate et on se retrouve confiné !
J’ai repensé dans la journée à la liberté dont je vous ai parlé hier. En fait, ce qui est étonnant, c’est de découvrir tant de liberté dans un si petit espace. A la fois, tant de choses possibles à faire entre quatre murs mais aussi tant de liberté à découvrir en soi. Est-ce que ce ne serait pas cela la définition d’un être humain ? Une liberté immense dans un si petit espace ? Il faut dire que ça, c’est un vrai sujet biblique. Vos collègues n’arrêtent pas sur la question. C’est peut-être même la question de ce livre : qu’est-ce que l’être humain ? Adam, en hébreu. Adam tiré de adamah, la terre. Adam est un terreux. En français aussi, l’humain c’est de l’humus. Bizarre que pour que Adam recommence quelque chose, il faut l’envoyer dans un milieu qui n’est pas le sien, l’eau, protégé par quelques parois appelés arche ou poisson. Et Adam, le terreux se met à flotter. Il flotte et quand il sort, il commence une autre vie. Ok. J’ai compris ! Si le confinement est une matrice, cela va sûrement prendre plus de temps que prévu. Précisons quand même qu’ Adam c’est l’être humain, avant la distinction homme-femme. Adam, c’est donc chacun d’entre nous. En hébreu, quand on prend les lettres d’Adam et qu’on les mélange, cela donne Méod, qui veut dire beaucoup, très, plus. L’être humain est plus que lui-même, il faut qu’il se le mette dans la tête. Il est au-delà de l’image étriquée qu’il a ou qu’il donne de lui. Certains commentateurs disent que c’est l’explication au verset de Genèse qui raconte que « Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance ». L’image, tout être humain la possède. Quel que soit son âge, ses actions, son état de santé, la série qu’il regarde. Quoiqu’on fasse, personne ne peut nous l’enlever. La ressemblance…c’est en option. Cela ne se fait pas sans nous, sans notre participation, notre choix, notre envie d’y aller. Voilà au moins, un endroit où il est possible d’aller…
J’arrête là pour aujourd’hui.
See you
Marie-Laure

Cher Noé, cher Jonas

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Je me permets de vous écrire pour vous demander quelques conseils. Voilà maintenant 4 jours que nous sommes confinés et pour tout vous dire, c’est une vraie surprise. Aucun être humain n’est préparé à être confiné. Ni à être enfermé, interné, séquestré, hospitalisé, emprisonné…Une personne n’est pas créée pour rester entre quatre murs et les jours qui nous attendent s’annoncent un peu compliqués pour nous tous. J’ai donc pensé à vous (Je ne connais pas personnellement Thomas Pesquet). Je n’ai pas trouvé d’autres personnages bibliques aussi compétents que vous, mais je vais continuer à chercher. Bien entendu, je suis consciente que vos situations n’ont rien à voir. Entre plusieurs semaines dans une arche et trois jours dans le ventre d’une baleine… Tout compte fait, je préfère être confinée chez moi. Mais attention, je n’ai pas dit que c’était facile. Je regarde mes livres, j’ai du travail à faire et pourtant il me manque l’envie. J’ai une to do list longue comme le bras, jusqu’à nouvel ordre j’ai rangé mon agenda, je ne recharge plus les lampes du vélo avec lequel je vais à la gare chaque matin, (quand nous ressortirons il fera jour matin et soir et je devrais ranger la lampe dans les affaires d’hiver), les conférences à préparer sont reportées à l’année prochaine. J’ai donc de la marge. Et c’est là tout le paradoxe : je ne sais pas quoi entreprendre ! Je tourne, commence à réfléchir à quelque chose, je m’arrête, je fais autre chose. Je tourne comme un poisson dans un bocal…enfin euh pardon…comme un oiseau en cage. Voilà donc quelque chose d’étrange. Mon emploi du temps a été libéré et j’ai confiné ma créativité. Auriez-vous une explication ? Trop de temps libre tue le temps libre, c’est cela ? C’est quand même une étrange situation d’avoir autant de temps libre dans un si petit espace. En fait, c’est l’inverse de d’habitude où il nous est possible d’aller partout et où nous courons d’un endroit à l’autre sans bien savoir où nous sommes. Aujourd’hui tout cela s’est inversé. Nous savons dans quel lieu nous sommes et nous cherchons ce que nous pourrions bien faire de notre temps. Peut-être que pour la première fois depuis bien longtemps, nous sommes revenus à l’endroit, d’aplomb, apte à vivre. Si c’est cela, nous allons réapprendre à être réels. Bon… les débuts sont un peu compliqués. Je vais creuser cette affaire, j’aurais l’occasion de vous en reparler. J’ai bien-sûr beaucoup d’autres sujets de discussion sur lesquels j’aimerais avoir votre avis.
Pour info et après réflexion, j’ai décidé de continuer le Carême. La question s’est quand même posée parce que être confiné et ne plus manger de chocolat, c’est un peu la double peine. Quel paradoxe ! Après avoir tant cherché à savoir de quoi j’allais me priver, finalement j’ai été privée de sortir. Mais après réflexion, il ne faut pas tout mélanger. L’un est une obligation qui me tombe dessus, l’autre est une décision de ma part. Et comme dit Martin Buber. « Le monde a été crée en vue du choix de celui qui décide. » (Judaïsme, p.67) Notez qu’il y a quand même un point commun. Le confinement, c’est le fait de ne pas trop s’éloigner et le Carême est une occasion de rentrer chez soi, de revenir au plus près de sa vie. C’est réussi…
J’arrête là pour aujourd’hui. On reste en contact.
See you.
Marie-Laure

Tu n’émietteras pas ton frère!

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Non! Non, je n’avais pas perdu le mot de passe de WOrdPress!!! Mais la vie est parfois trop dense pour que l’on réussisse à l’écrire, du moins sur internet. Par contre, quelques expériences professionnelles m’ont suffisamment interpellée ces derniers temps pour avoir envie d’écrire sur la brutalité. Comme assez souvent quand j’ai besoin de penser la réalité qui est la mienne, je me suis tournée vers la Bible. J’y ai étudié les 6 occurrences du mot « brutalité ». En hébreu, brutalité vient d’un mot qui signifie « émiettement ». Cela a abouti à ce tout petit livre mais écrit avec du sang. En discutant avec des lecteurs, je m’aperçois combien le harcèlement au travail ou en famille est répandu. Cela vaudrait vraiment la peine de réfléchir collectivement à l’émiettement qu’un certain type de personnalités (notamment perverses) et de management produit. Si vous êtes concernés, prenez soin de vous!

In Silence We Speak

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C’est la deuxième vidéo de danse pour l’établi du sens. Elle est signée du talentueux et très créatif chorégraphe Benjamin Millepied, l’ancien directeur artistique de l’opéra de Paris. J’aime l’énergie de ses créations. J’aime ce côté fluide et dynamique comme si tout était finalement possible. Comme si tout ce qui nous empêchait d’y aller se réduisait à l’ego.

La vidéo ci-dessous est un extrait de In silence We speak. Je suis touchée encore et encore par ce que j’y découvre à chaque fois que je regarde l’extrait. Ce qui me plait c’est que les deux danseuses, malgré les apparences, ne font pas les mêmes gestes au même moment. Elles ne sont pas tout à fait synchro. Il y a un décalage. Un retard. Une différence. Une singularité. J’aime bien cette idée de la pluralité.

Cela rejoint la pluralité des interprétations. C’est vraiment beaucoup plus beau quand le texte est lu autrement, à chaque fois, par chacune des personnes. Les deux danseuses interprètent la même musique et la même danse mais le font à leur manière. C’est fluide. C’est vivant. Elles obéissent à autre chose qu’à des consignes. Ou plutôt elles obéissent aux consignes à leurs manières. C’est ce qui fait toute la différence entre une troupe de majorettes et un artiste. Et pourtant il y a peu d’ego dans leur interprétation. Rien n’est en force malgré le gainage musculaire nécessaire aux mouvements contrôlés. Pas de je souverain. Rachelle Rafailedes et Janie Taylor laissent passer à travers elles. C’est ce qui permet autant de douceur et autant de vie.

Espace vide

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Tout a commencé avec un livre de Sophie Calle. Sophie Calle est une artiste contemporaine qui travaille sur la disparition ou plus précisément sur ce qui peut naître dans l’espace laissé vide par la disparition. Son livre est un recueil de témoignages sur l’espace laissé libre par le vol de plusieurs tableaux au musée Isabella Stewart Gardner de Boston.

Espace laissé vide au musée Isabella Stewart Gardner de Boston. Merci à ma grande soeur pour la photo.

J’ai été touchée par ce petit livre, par sa démarche, par cette possibilité nouvelle d’envisager nos histoires et les pertes qui les constituent. Je me suis demandé ce que ce regard sur la disparition donnerait si on l’appliquait à la Bible. Deux grandes disparitions habitent la Bible : la disparition du Premier Temple dans le Premier Testament et la disparition du corps du Christ dans le Nouveau Testament. Mes questions de départ sont: qu’est-ce qui est né dans l’espace laissé libre? Comment les rédacteurs ont occupé les vides? Quelles apparitions, quelles nouveautés, quels espoirs ou libertés ont pu prendre corps dans l’espace souvent douloureux de l’absence. Ce fût un travail délicat, long, inattendu. Il a abouti à ce livre sorti chez Olivetan cet été : Ce qui naît de l’absence.

Singularité biblique dans le champ politique

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Pas de nouvelles depuis un bon moment et je reviens pour mettre des photos et un article qui n’est pas de moi mais qui se trouve sur le site de l’Abbaye de St Jacut. Mais la caricature m’a beaucoup plu ! Plus sérieusement je travaille depuis quelque temps sur la singularité. Pas seulement au sein du corpus biblique mais surtout chez les personnalistes Emmanuel Mounier et Martin Buber. Disons que le compte rendu du colloque et de mon intervention est un avant-goût des publications à venir.

« Le colloque « Renouveaux démocratiques », initié par l’Abbaye le vendredi 31 mars et le samedi 1er avril, prend le pouls du « politique » en écoutant les mutations qui se cherchent. Les intervenants sont le plus souvent des universitaires et politologues. Cette fois, la racine biblique ouvrait la journée du samedi.

Dessin de Jean-François Comyn
Au milieu des voix, plurielles de philosophie politique, il m’a paru aussi judicieux qu’inattendu, d’entendre la voix ensoleillée de Marie-Laure Durand, enseignante en anthropologie à Montpellier.
Avec vigueur, elle se faisait l’écho de la « singularité » biblique, ce principe radical de subjectivité qui traverse le texte. Le personnalisme (Buber, Jaspers) y plonge des racines. La visée politique, au final, doit bien construire des personnes-sujets capables de « répondre de soi en répondant du monde ». Elle brossait ainsi avec force la tradition qui poursuit le travail d’appropriation politique du donné biblique. « On ne va à l’universel qu’à partir du singulier ». Sans pouvoir se systématiser, le geste biblique, en visant l’autonomie, est foncièrement politique.
Les différents intervenants du samedi : Fabienne Brugère, Jean-Louis Bourlanges, Dominique Bourg, Loïc Blondiaux, chacun à sa manière, pouvaient implicitement en décliner les conséquences concrètes : Comment maintenir le cap de la Bonne Nouvelle démocratique ? L’hospitalité aussi se travaille à partir de soi. Comment quitter l’idolâtrie libérale du marché ?
Le Colloque sur la Démocratie se trouvait singulièrement éclairé de la source biblique, comme un impensé fécond. »

Voilà pour l’article! St Jacut, c’est très joli, c’est en Bretagne. Et pour l’occitane que je suis, on y voit quelques curiosités comme des tracteurs sur la plage!!!!

Dix idées bizarres sur la vie religieuse

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Voilà, il vient d’arriver. C’est le petit dernier et j’en suis particulièrement fière. Tout le défi a été d’écrire dans un style direct et punchy. Le résultat est dans ce petit livre.
La critique qui me touche le plus, c’est quand on me dit que ce livre rejoint aussi des personnes qui ne sont absolument pas concernées par ce style de vie. Une preuve de plus que quand on touche au très singulier, on touche à l’universel.
Merci à MédiasPaul pour sa confiance.

10 idées

anti-gel

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La théologie, c’est de l’anti-gel pour que notre discours sur Dieu ne soit pas pris dans les glaces.

je souligne

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Hier, j’ai commencé à relire un livre d’Hannah Arendt. Et en lisant, je me suis surprise à reconnaître ma façon de souligner le texte, avec un critérium ou au crayon à papier, jamais au stylo. Un trait fin et hésitant. Je souligne ce qui me plaît et m’aide à penser. Je souligne ce que je voudrais intégrer. Hier, je me suis surprise à avoir envie de mettre en valeur les mêmes endroits, les mêmes idées. Au début, je l’ai mal pris. Qu’ai-je retenu des lectures précédentes si ce que je lis m’étonne encore ? Et puis, j’ai lâché. Je suis finalement assez contente de cette cohérence. Je creuse peut-être les mêmes idées depuis des années. Je suis toujours aussi surprise par la beauté de certaines réflexions, par la façon de les dire. Je suis contente de tout ce qui me dépasse encore et qui me tire vers le haut. J’aime ce sentiment de transcendance simple et déroutante.

Et tout cela me fait penser à un poème de Blaise Cendrars, que je m’efforce de ne surtout pas retenir pour avoir la bonne surprise de le redécouvrir. Le voilà:

« Tu m’as dit si tu m’écris
Ne tape pas tout à la machine
Ajoute une ligne de ta main
Un mot un rien oh pas grand chose
Oui oui oui oui oui oui oui oui
Ma Remington est belle pourtant
Je l’aime beaucoup et travaille bien
Mon écriture est nette est claire
On voit très bien que c’est moi
qui l’ai tapée
Il y a des blancs que je suis seul à savoir faire
Vois donc l’oeil qu’a ma page
Pourtant, pour te faire plaisir j’ajoute à l’encre
Deux trois mots
Et une grosse tache d’encre
Pour que tu ne puisses pas les lire.

une journée de travail

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J’ai passé ma journée à travailler une intervention sur la fraternité dans la Bible. Dehors un orage a duré toute la journée. A la fin, c’est le chaos. Dehors, dedans, sur ma table de travail. J’en ai fait un petit aperçu, en rajoutant une version décalée et colorisée. Histoire de m’aider à remettre un peu d’ordre dans ma tête.

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Déplacements

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« Mettre en mots les doutes, les hésitations, les incertitudes.
Dire.
Quelle question soulevée nous fera faire ce pas de plus qui lèvera les interrogations, nous déplacera suffisamment pour que s’ouvre un chemin, certes ténu, mais indispensable à toute aventure.
La liberté au-delà des limites déjà posées et connues. Recommencement sans fin d’une quête ouverte, d’un projet en suspension. »

Alors ? Écrit spirituel? Journal intime d’un saint? Non. Réflexion du peintre Claude Viallat sur son travail.

« Tenir cette fragilité d’une intuition et trouver la liberté dans la contrainte. Plus on avance, plus la peinture s’affirme dans le dépassement de ce que nous croyons tenir, loin des constructions établies, dans les béances neuves qui nous intimident encore. »

In Claude Viallat. Écrits, p.145 ( préface Pierre Manuel). Texte de 2011.

Parler demande du souffle

Mis en avant

Hier, discussion et débat autour du second récit de création présent dans la Genèse, en Gn 3. Dieu prend de la poussière de la terre et modèle un humain. Première info : nous sommes une poterie fragile. Puis « il insuffla dans ses narines l’haleine de vie ». Dieu anime l’homme de son propre souffle. Le souffle de l’Homme est le souffle de Dieu. C’est ce souffle qui nous rend vivant. C’est lui que l’on rend au dernier moment. Il n’y a pas d’âme dans ce texte. Une étudiante fait remarquer que le souffle est ce qui permet la parole. Je n’avais jamais pensé à ça. Le souffle premier se transforme en mots. Une façon de se passer la vie en se parlant.

Master class Adrien Candiard

Lundi 15 février, j’aurai le grand honneur de débuter les Master class de l’école d’interprétation biblique (ISTR Marseille) en recevant Adrien Candiard. Ce temps sera consacré à sa pratique, son geste d’interprétation de la Bible, les outils qu’il utilise, les questions qu’il se pose, les lectures qui l’ont marqué…Les participants auront la parole pour poser leurs questions. Avis aux amateurs…